Les révoltés s'emparèrent alors de dix pirogues que le grand-amiral avait achetées des naturels; et, au nombre de quarante-huit, ils se mirent en mesure de quitter l'île.
«Partez, dit Colomb à ces malheureux égarés, partez, puisque mes conseils ne peuvent pas vous retenir; je ne vous reproche pas de m'abandonner ici dans l'état où vous me voyez, quoique Dieu me soit témoin, et j'en ai donné la preuve sur la Niña, que dans aucun cas, dans aucun péril, il n'est pas de sacrifice que je n'aie été prêt à faire pour partager le sort de mes équipages; mais je vous reproche de tenter une entreprise que, conduite par vous, je regarde comme désespérée, et de ne pas assez croire en la bonté de Dieu qui, j'en ai la confiance, peut vouloir nous éprouver en nous laissant attendre ici pendant quelque temps encore, mais qui ne nous y abandonnera pas à tout jamais. Partez donc, puisque tel est votre dessein, et puissiez-vous réussir dans votre tentative!»
Ils partirent, en effet, et il ne resta avec Colomb que son frère et quelques malades qui regrettaient même de ne pas pouvoir s'en aller.
Les frères Porras côtoyèrent l'île où ils firent plusieurs débarquements, prenant des vivres, maltraitant, pillant les habitants, et ayant l'infamie de leur dire que c'était par les ordres de Colomb, afin de les animer contre lui. Arrivés à l'extrémité orientale de la Jamaïque, ils embarquèrent un supplément d'Indiens pour les faire ramer sur leurs pirogues, et ils continuèrent leur route. Mais à peine eurent-ils fait quatre lieues sur la mer, qu'ils comprirent combien l'opposition du grand-amiral à ce voyage était fondée en raison. D'abord, les vents et les courants contraires, qui règnent en ces parages, étaient un obstacle presque insurmontable à ce qu'ils gagnassent du chemin dans l'Est, ensuite la surcharge extraordinaire de leurs pirogues et la confusion qui y régnait en faisaient une impossibilité. Le danger d'emplir et de couler au fond leur fut bientôt démontré; dans leur alarme, ils jetèrent par-dessus le bord une partie de leurs effets et de leur chargement, et, le péril augmentant, ils se servirent de leurs épées pour forcer les Indiens à se jeter à l'eau. Ceux-ci étaient certainement d'habiles nageurs, mais la distance où ils étaient de la terre les effraya; plusieurs voulurent revenir à bord: en s'approchant des pirogues, ils s'accrochèrent au plat-bord pour tâcher d'y rentrer; mais les impitoyables Espagnols les poignardaient ou leur coupaient les mains, et, impassibles, les voyaient mourir sous leurs veux, soit de leurs blessures, soit d'épuisement; enfin, il ne survécut que ceux qui furent conservés à bord, comme strictement nécessaires au service des pagayes ou des avirons pour pouvoir ramer jusqu'à terre.
Ils y abordèrent dès qu'ils le purent, mais ils voulurent, après avoir pris quelque repos, faire un nouvel essai qui fut aussi infructueux; ils prirent alors le parti de rester dans cette partie de l'île et d'y subsister de rapine en errant de village en village, prenant des provisions par violence et vivant de la manière la plus licencieuse. Si les naturels essayaient de faire quelques remontrances et de dire qu'ils s'en plaindraient à Colomb, ils répondaient, toujours avec la même mauvaise foi, que le grand-amiral le voulait lui-même ainsi, que c'était l'ennemi le plus implacable de la race indienne, et que son but principal était de dominer tyranniquement sur toute l'île.
Pendant ce temps, la santé du grand-amiral, grâce surtout aux tendres soins de son frère, parvint à reprendre le dessus; il s'efforça alors à son tour d'agir par le moral et par des attentions prévenantes pour opérer la guérison des malades qui étaient restés avec lui: il y joignit tous les bons traitements qu'il put employer, et il parvint ainsi à obtenir le rétablissement de la plupart d'entre eux. Pendant leur convalescence, il fit réserver pour les plus faibles ce qui lui restait de biscuit ou d'aliments nourrissants; et d'ailleurs, il les encourageait par l'espoir qu'il leur donnait, et qui ne l'abandonnait jamais, d'une prochaine délivrance, ajoutant qu'il ne négligerait, à son retour en Espagne, pour faire valoir leurs souffrances et pour les recommander chaudement à la bienveillance de leurs souverains. Ce fut ainsi qu'au bout de quelque temps il se vit entouré d'hommes valides et capables de faire un bon service.
Mais un nouveau danger vint menacer ce reste de l'expédition. Réduits à un très-petit nombre, les Espagnols n'osaient plus se livrer à des excursions pour se procurer des vivres; les naturels, attachant tous les jours moins de prix aux objets européens qui leur étaient livrés en échange, se montraient de plus en plus indifférents à leur possession; les nouvelles des mauvais traitements infligés par les frères Porras étaient parvenues jusque dans l'Ouest de l'île, et leurs instigations pour laisser affamer Colomb avaient eu de l'effet sur plusieurs des naturels. La famine s'annonçait donc comme imminente et elle aurait prochainement frappé les marins des caravelles, si le grand-amiral n'avait pas trouvé, dans les ressources inépuisables de son génie, un moyen de détourner ce fléau et de ramener l'abondance. L'idée qu'il eut alors est une de celles qui ne peuvent éclore que dans le cerveau de quelques hommes privilégiés que les revers et le malheur ne sauraient abattre, et qui, loin de se laisser décourager, trouvent, au contraire, dans les moments les plus difficiles, comment il est possible d'y résister et d'y remédier.
Colomb fit assembler tous les caciques des environs, sous prétexte d'une communication très-importante qu'il avait à leur faire; quand ils furent réunis sur la plage, il s'avança vers eux, sortant de son bâtiment avec une physionomie qui semblait préoccupée des plus graves intérêts, marchant d'un pas lent et solennel, levant les yeux au ciel comme s'il continuait de l'interroger, et accompagné d'un interprète à qui il recommanda de rendre fidèlement le sens de ses paroles. Il dit alors:
«J'adore une divinité qui réside dans le firmament; j'ai lu dans les astres que cette divinité est irritée contre les Indiens qui refusent à son protégé et aux Espagnols qui ont la même foi, le tribut de vivres qui avait été promis; mais cette infraction sera punie de la manière la plus exemplaire; et comme un signe évident de la colère céleste, chacun pourra voir, cette nuit même, la lune changer de couleur et perdre graduellement sa lumière qui ne lui sera rendue que si les insulaires se repentent du fond de leur cœur, et se remettent à exécuter les anciens traités en rapportant, sans y manquer jamais plus, les provisions qu'ils étaient accoutumés à livrer.»
Cela dit, Colomb se retira avec le même air inspiré qu'il avait eu en sortant de son bord et, si quelques naturels furent vivement impressionnés par ce langage et par l'attitude majestueuse de Colomb, il y en eut cependant plusieurs qui tournèrent cette scène en dérision.