Mais Colomb savait, à n'en pas douter, que, pendant la nuit, la lune serait éclipsée; il attendait avec confiance le résultat de la prédiction qu'il avait faite, et il fit savoir qu'il allait rester en prières jusqu'à ce que l'événement qu'il avait prophétisé eût lieu, bien certain qu'il était alors que les plus incrédules seraient tremblants et convaincus.

Tout se passa comme l'illustre navigateur l'avait prévu: à l'heure annoncée, l'astre des nuits se couvrit d'une ombre lugubre, ses rayons disparurent et l'obscurité devint progressivement complète. Soudain, on entendit des hurlements formidables; les sauvages furent consternés, ils coururent se charger de vivres, de provisions, et ils les déposèrent aux pieds du grand-amiral, le conjurant de prier de nouveau pour détourner d'eux la punition qu'ils confessaient n'avoir que trop méritée, et promettant bien qu'à l'avenir ils ne s'exposeraient plus à de semblables calamités. Colomb, qui avait quitté sa cabine pour recevoir leurs promesses et leurs hommages, y rentra pour intercéder en leur faveur. Il revint bientôt, dit que sa divinité, qui lisait dans les cœurs, lui avait annoncé qu'elle était satisfaite et que la lune allait reprendre son éclat accoutumé. La lumière reparut bientôt en effet; et les Indiens, admirant le pouvoir surhumain du grand-amiral, qui, à son gré, obscurcissait les astres ou en ranimait l'éclat, tombèrent à ses pieds et lui jurèrent obéissance et loyauté à toute épreuve. Ils tinrent parole, et depuis ce moment, les approvisionnements ne se firent jamais plus attendre.

Huit longs mois s'étaient écoulés depuis le départ de Mendez et de Fiesco; aucune nouvelle n'en avait été reçue; l'espoir abandonnait les plus confiants d'entre les marins qui se considérant comme voués à un abandon éternel, ne savaient plus que penser ni que devenir. Quant à Colomb, il conservait sa foi en la Providence, il croyait au courage, à l'habileté de Mendez, à l'efficacité des moyens qu'il avait mis à sa disposition pour parvenir à effectuer son périlleux voyage, et il attendait toujours avec le calme qu'il puisait dans ses pieuses convictions: son frère et son fils Fernand, qui n'avaient de pensées que les siennes, partageaient, seuls, les mêmes sentiments et attendaient aussi avec la même résignation. Enfin un beau soir, pendant que ces trois personnages, si bien inspirés, causaient avec épanchement sur le bord de la mer en admirant un de ces magnifiques couchers de soleil dont la nature est si prodigue en ces climats et qui répandait sur la riche végétation de l'île un charme inexprimable; un beau soir, disons-nous, alors que la conversation la plus intime allait cesser et qu'on allait dire la prière avant de se livrer au repos, une petite caravelle doubla le cap le plus avancé qui, d'un côté, formait l'entrée du port et, contournant l'extrémité de ce cap avec la légère vitesse d'un oiseau, s'arrêta en face des naufragés, mit en panne devant eux et leur expédia aussitôt une embarcation. Un cri de joie s'échappa de toutes les poitrines, la nouvelle s'en propagea avec rapidité et tous les marins accoururent sur le rivage.

Cette embarcation portait Diego de Escobar, un des anciens complices de Roldan que Colomb reconnut de loin et qu'il jugea n'avoir été choisi que pour être le porteur d'un mauvais message. Cette impression se réalisa. Qu'attendre, en effet, d'un homme qui avait été condamné à mort pour rébellion, et à qui l'infâme Bobadilla s'était empressé de pardonner? Colomb, cependant, s'efforça de l'accueillir avec politesse.

La caravelle d'Escobar était la plus petite qui existât à Hispaniola, et elle ne pouvait certainement pas recevoir ou ramener tous les équipages de l'expédition. Colomb, Don Barthélemy et Fernand auraient pu, à la vérité, y effectuer leur retour; mais le grand-amiral, toujours magnanime, toujours conséquent avec lui-même, dit noblement qu'il subirait le même sort que ses marins et qu'il ne se séparerait pas d'eux.

Escobar remit à Colomb une lettre d'Ovando, mais qui n'était remplie que de compliments de condoléance sur sa fâcheuse position, et de regrets de n'avoir pas pu envoyer plus tôt ni une réponse, ni un bâtiment plus considérable, ajoutant, cependant, qu'il en expédierait un dès qu'il en aurait la possibilité. Le grand-amiral se hâta de répondre à Ovando pour lui dépeindre l'horreur de la situation où se trouvaient ses marins et lui, et pour réclamer instamment l'exécution de sa promesse relative à un navire de plus fortes dimensions. Escobar prit cette lettre et soudain retourna à bord de sa caravelle, qui disparut bientôt au milieu de l'obscurité toujours croissante de la nuit.

Nous avons, précédemment, fait connaître avec quel luxe Ovando, avant son départ d'Espagne, avait fait régler l'état de sa maison de gouverneur; eh bien! le fastueux Ovando fut assez impudent, fut assez éhonté pour se contenter d'envoyer à Colomb, afin de renouveler ses provisions que Mendez lui avait dit dès lors être presque épuisées, un simple baril de vin et un quartier de lard! On peut reconnaître, dans ce trait honteux, l'homme qui agissait sous l'influence de la jalouse haine de Fonseca, et qui, s'il ne s'est pas rendu coupable envers Colomb d'iniquités aussi révoltantes que lui et que Bobadilla, n'en est pas moins indigne d'obtenir, dans l'histoire, autre chose que le blâme le plus sévère.

Le grand-amiral fut, intérieurement, fort indigné du procédé d'Ovando; il pensa que cet homme n'avait retardé l'envoi de secours, que dans l'espoir qu'il mourrait de misère et de chagrin à la Jamaïque, et qu'ainsi, toute concurrence entre eux pour le gouvernement d'Hispaniola serait anéantie. Il ne vit dans Escobar qu'une sorte d'espion chargé de s'assurer de la réalité des choses; mais il ne fit aucunement part de ces réflexions à ses marins, dont il chercha, au contraire, à relever le moral en leur promettant qu'aucun retard ne serait apporté à leur délivrance, que la lettre qu'il avait reçue lui donnait le droit de le garantir, que c'était beaucoup que leur sort fût connu à San-Domingo ou que leur existence y fût confirmée, et que tout, dorénavant, devait marcher selon leurs souhaits. L'esprit des matelots est naturellement confiant, et ces explications rendirent la joie et l'espérance.

Colomb, afin même de montrer combien il comptait sur ces résultats, fit partir deux émissaires vers les frères Porras pour leur annoncer la visite qu'il avait reçue, pour les engager à revenir auprès de lui afin d'être en mesure de s'embarquer sur le bâtiment qu'il attendait, et il eut la générosité de leur promettre l'oubli du passé s'ils revenaient au sentiment de leur devoir. Francisco Porras accueillit ces émissaires, accompagné seulement de quelques-uns de ses intimes et, sans permettre qu'ils eussent aucune communication avec le gros de sa troupe, il leur dit qu'il refusait de retourner au port, mais il s'engagea à se conduire paisiblement si on lui promettait solennellement que, dans le cas où deux navires seraient envoyés, il y en aurait un d'exclusivement destiné pour lui et ses compagnon; enfin que, s'il n'en arrivait qu'un, la moitié leur en serait dévolue ainsi que le partage tant des provisions du navire que de toutes celles qui pourraient rester au grand-amiral, ou des objets d'échange qui seraient encore en sa possession au moment de l'arrivée du navire.

Les émissaires firent observer à Francisco Porras que ces demandes ne pourraient être trouvées qu'extravagantes ou inadmissibles, à quoi il répondit avec arrogance que, si elles n'étaient pas volontairement accordées, il saurait bien obtenir par la force ce qu'il déclarait être dans son droit de réclamer. Ainsi, tout fut inutile, et ce fut dans ces termes que l'on se sépara.