Toutefois, quel que fût le désir de Porras que l'objet de cette conférence restât ignoré, il y eut des indiscrétions commises et la plupart de ses adhérents, apprenant combien Colomb était bienveillant en leur offrant une amnistie qui serait suivie de leur retour à Hispaniola, ressentirent un sentiment de reconnaissance et ils exprimèrent le vœu de revenir parmi leurs anciens camarades restés au port. Francisco Porras chercha alors à les dissuader, en leur disant que c'étaient des paroles insidieuses employées par le grand-amiral pour ressaisir sur eux l'autorité qu'il avait perdue, et pour se venger de leur désertion par des châtiments qu'il leur préparait; il ajouta que la prétendue caravelle qui, selon les émissaires eux-mêmes, n'avait fait que paraître avec le crépuscule et disparaître avec la nuit, était une illusion que Colomb, fort habile dans l'art des maléfices ou des sortiléges, avait produite aux yeux prévenus des assistants, et qui si ç'avait réellement été un bâtiment, pour si petit qu'il fut, il aurait pu contenir le grand-amiral, son frère et son fils, qui n'auraient pas manqué de se délivrer ainsi de l'exil qu'ils subissaient sur cette terre ennemie, funeste et sauvage. En tenant ce langage, Porras jugeait de Colomb probablement par lui-même, et il prouvait qu'il n'aurait pas eu la grandeur d'âme de préférer son devoir en restant captif avec ses marins, à son intérêt particulier en les abandonnant pour recouvrer sa liberté.
Quand il crut avoir persuadé ses complices, il voulut les rendre tout à fait indignes du pardon du grand-amiral en leur faisant commettre un acte d'hostilité qui les compromît sans retour; enflammant leur esprit par la perspective du partage des dépouilles de Colomb et de son parti, il marcha vers le port avec le dessein de charger Colomb de fers, comme l'avait fait l'infâme Bobadilla, et de s'emparer de tout ce qui se trouvait renfermé à bord des caravelles échouées.
Le grand-amiral avait une prudence trop consommée pour ne pas entretenir des intelligences dans les lieux qu'habitait ou que parcourait Porras. Des Indiens vinrent l'informer du nouveau plan que l'on méditait de mettre à exécution contre lui et, selon son excellente maxime qu'il valait mieux, quand c'était possible, marcher contre l'ennemi que de l'attendre, il se disposa résolument à aller en avant. Son frère approuva fort ce projet, mais il fut très-alarmé de voir le grand-amiral, à son âge et valétudinaire, vouloir se mettre à la tête du mouvement, et il lui tint ce langage:
«Mon amiral, mon ami, mon frère, vous savez si je respecte vos moindres volontés; vous savez si jamais aucun de vos subordonnés eut autant de zèle pour le bien général, autant de dévouement à votre personne vénérée que moi. Je suis bien peu de chose pour oser vous faire une objection; mais mon opinion est que vous ne devez pas partir; vous devez rester ici avec votre fils, avec les malades, avec les convalescents; vous devez faire une forteresse de vos caravelles, et là, j'en conviens, si vous êtes attaqué, vous devez vous défendre jusqu'à la dernière extrémité. Moi, mon devoir est de marcher vers l'ennemi; et, animé comme je le suis par le désir de préserver vos jours, d'être utile à ceux qui resteront près de vous, croyez que, quelque nombreux que soient nos adversaires, votre frère Barthélemy saura les vaincre et les disperser. Qu'avez-vous à objecter à ce plan, et n'auriez-vous plus confiance dans celui qui eut l'honneur sans égal d'être votre Adelantado?»
«Il est vrai, répondit Colomb, que, dans l'ardeur dont j'étais transporté, j'oubliais nos malades, nos convalescents et mon fils! J'oubliais que vous avez toujours ce grand cœur, ce courage indomptable, cette force athlétique qui ont si souvent et si bien servi notre cause. Partez donc, et croyez que Colomb est sans inquiétude sur le résultat!»
Dès que Don Barthélemy se trouva en présence du corps de Porras, il envoya un message de paix et de réconciliation. Porras reçut les propositions de Don Barthélemy avec mépris; il montra alors à ses hommes combien était petit le nombre des soldats ennemis, et il ajouta que la maladie les avait épuisés ou affaiblis, un seul choc subirait pour les mettre eu fuite. Aussitôt Francisco Porras et les siens s'élancent, et six d'entre eux, conduits par lui, cherchent Don Barthélemy avec l'intention de le tuer: mais le fier guerrier abat tous ceux qui rapprochent et se fait jour jusqu'à Porras qui d'un coup de sa longue et forte épée, transperça son bouclier et le blessa à la main; cependant l'épée resta embarrassée dans le bouclier, et, avant qu'il eût pu l'en retirer, le redoutable Don Barthélemy sauta sur lui comme un tigre furieux, le saisit et le fit prisonnier.
À cet exploit vainqueur, les rebelles furent consternés: désespérant d'arracher à Don Barthélemy la proie dont il avait eu la gloire de s'emparer, ils fuirent dans toutes les directions, pendant que les Indiens, surpris au suprême degré de voir les Européens se battre entre eux, attendaient l'issue du combat pour se ranger du côté du parti victorieux. Don Barthélemy retourna triomphant vers son frère, emmenant avec lui Porras et d'autres prisonniers, et n'ayant à regretter que la mort d'un des siens. Le jour suivant, les compagnons de Porras écrivirent au grand-amiral pour implorer sa clémence, pour annoncer qu'ils seraient désormais les plus fidèles de ses subordonnes, et pour dire qu'ils se vouaient à toutes les malédictions s'ils ne tenaient pas leur nouveau serment d'obéissance. Colomb, toujours aussi indulgent en face du repentir que sévère envers la révolte, pardonna à tous ces malheureux, même à Jean Sanchez, celui qui, à Veragua, avait laissé échapper le cacique Quibian, et qui était un des six agresseurs de Don Barthélemy dans cette dernière affaire; toutefois, il retint Francisco Porras prisonnier afin qu'il fût plus tard envoyé en Espagne pour y être jugé; et ce n'était que justice.
Mais avant de faire un pas de plus dans ce récit de la vie de Colomb, il est convenable d'exposer sous les yeux de nos lecteurs le détail de la manière dont la mission donnée à l'intrépide Mendez avait été remplie, car l'arrivée de la petite caravelle d'Escobar à la Jamaïque prouve que le plan judicieux du grand-amiral pour faire connaître sa fâcheuse position à Hispaniola avait réussi, et que Mendez était parvenu à atteindre cette île, but difficile de ses efforts.
Le calme régnait sur la mer quand Mendez et Fiesco cessèrent de naviguer en vue de la Jamaïque; c'était une circonstance très-favorable pour la marche à la rame, mais le ciel était sans nuages et la chaleur était excessive. Les Indiens furent souvent obligés de se plonger dans la mer pour rafraîchir leur corps: la nuit vint et elle facilita un peu le travail des pagayes ou des avirons auquel les naturels se livraient par moitié pour que l'autre moitié prit du repos; il en fut de même des Espagnols, qui avaient à diriger la route et à surveiller les Indiens contre lesquels ils se tenaient en garde, de crainte de quelque surprise ou de quelque perfidie de leur part. On comprend combien ce devait être pénible pour tous.
Le besoin incessant de se désaltérer amena bientôt de la pénurie dans l'approvisionnement d'eau potable qui, sur de pareilles embarcations, ne pouvait être que très-restreint. À midi, du jour suivant, Mendez et Fiesco, touchés de compassion de l'état où se trouvaient les Indiens, mirent en évidence deux barils qu'ils avaient embarqués pour leur usage particulier, et dont ils administraient une simple cuillerée à chacun des rameurs lorsqu'ils s'apercevaient que les forces allaient leur manquer. L'espoir seul que leur avait donné le grand-amiral dans ses instructions, de rencontrer une petite île appelée Nevasa, pouvait les soutenir, car ils comptaient y trouver de l'eau et y prendre quelque repos; mais la nuit vint et l'île tant désirée ne parut pas. Ils craignirent alors d'avoir fait une mauvaise route et l'effroi se peignit sur tous les visages.