Le lever du soleil fut témoin de l'agonie d'un des naturels qui expira dans les angoisses de la fatigue, de la soif et dans les accablements de la chaleur. Les autres étaient gisants et pantelants dans le fond des pirogues, se débattant sous l'influence de tourments affreux, cherchant quelquefois à avaler de l'eau de mer qu'ils rejetaient bientôt avec dégoût, et la journée ne fut qu'une suite non interrompue d'essais fort courts pour ramer, de tentatives à chaque instant contrariées par le vent pour faire du chemin avec les voiles, et de douleurs toujours renaissantes.

Mendez et Fiesco s'efforçaient de relever le moral, d'inspirer du courage, et ils luttaient avec une admirable énergie contre les souffrances et le désespoir; mais leur vigueur physique et intellectuelle commençait à n'y plus suffire lorsque la nuit arriva. Heureusement qu'alors les voiles se remplirent d'une brise faible mais favorable, et tous cherchèrent à réparer un peu leurs forces épuisées en prenant quelque repos et en respirant l'air frais du moment; tous, disons-nous, excepté Mendez, qui, confiant dans les indications données par le grand-amiral, avait les yeux attentivement fixés vers l'horizon du côté de l'Orient. La lune allait se lever, il en voyait les rayons teindre de leur clarté pâle et rosée les parties les moins élevées du firmament, mais quoique le ciel fût sans nuages et que cette clarté fût assez vive pour qu'il pût supposer que l'astre devait avoir franchi la ligne de séparation qui existe entre la mer et le bas de la voûte céleste, cependant il ne le voyait pas.

Ému au dernier point, mais incertain, ses yeux ne se détachaient pas du lieu où il s'attendait toujours à voir la lune lui apparaître; tout à coup, un point blanc et lumineux attire son attention un peu plus haut, et il aperçoit l'astre se détacher d'une éminence noirâtre qu'il reconnut parfaitement être une masse de terre: «Terre, terre!» s'écria-t-il aussitôt de toute la force que ses poumons affaiblis laissaient encore à sa voix; et, à ce mot magique, le sommeil cesse partout, la joie ranime tous les corps, et chacun vient contempler ce spectacle si doux et si consolant.

«Oui, mes amis, leur dit Mendez, c'est bien la terre et c'est sans doute la bienheureuse île Nevasa, car notre grand-amiral l'a dit et il ne se trompe jamais! Heureux, heureux, mille fois heureux d'y pouvoir arriver sans avoir éprouvé des vents assez forts pour compromettre notre existence!»

C'était bien en effet l'île Nevasa: une impatience fiévreuse remplaça alors les forces absentes: chacun voulut ramer; on n'agissait, il est vrai, sur les avirons que d'une manière saccadée et comme par des effets galvaniques, mais enfin, tant bien que mal, les pirogues recevaient l'impulsion et, au point du jour, le vent aidant d'ailleurs un peu, on fut assez favorisé pour atteindre le rivage où, en débarquant, des actions de grâces furent rendues à Dieu pour le salut inespéré qu'on venait de trouver. L'île n'était qu'un amas de rochers, mais il s'y rencontrait des dépôts naturels d'eaux pluviales et c'était ce qu'on désirait le plus. Les Espagnols eurent la prudence d'en user avec modération et de recommander beaucoup de sobriété aux Indiens; plusieurs d'entre ceux-ci ne s'astreignirent pas à suivre ce sage conseil, aussi quelques-uns en burent-ils assez pour mourir sur place; d'autres furent dangereusement malades.

La journée fut consacrée au repos; on ramassa quelques coquillages qui furent trouvés excellents; une fois la soif apaisée, ce qui charma le plus les voyageurs fut la vue des hautes montagnes d'Hispaniola se dessinant sur le bleu azuré du firmament, et qu'on aperçut en gravissant une petite hauteur; on les salua avec joie comme montrant, presque sous la main, le terme de toutes les fatigues d'une entreprise dont on avait commencé à désespérer. Les pirogues partirent à la fraîcheur du soir, on rama avec une ardeur sans égale; enfin, après quatre jours de souffrances et de peines infinies, on aborda au cap Tiburon. Fidèle à sa parole, Fiesco se mit aussitôt en mesure de revenir vers Colomb; mais ni un seul Indien, ni un seul Espagnol ne voulurent, à aucun prix, consentir à se risquer de nouveau pour le retour.

Mendez, avec six naturels, partit pour San-Domingo; après avoir lutté l'espace de quatre-vingts lieues contre la mer et les courants, il apprit que le gouverneur se trouvait à cinquante lieues, guerroyant à Xaragua. Inébranlable dans sa résolution, il quitta sa pirogue et, seul, il se mit en route à travers les forêts, les ravins, les montagnes, et il finit par accomplir un des voyages les plus périlleux qui aient jamais été tentés par terre.

Ovando parut être fort affligé de la situation fâcheuse du grand-amiral; il promit de lui envoyer des secours, mais ce fut en vain que Mendez sollicita pendant sept mois pour qu'il tînt sa parole; il ne voulut même pas permettre à ce fidèle messager d'aller à San-Domingo, où il aurait pu expédier lui-même un bâtiment. Le gouverneur alléguait toujours qu'il n'avait pas à sa disposition de navire assez grand pour remplir cette mission. Enfin, à force d'intercessions, Mendez obtint pourtant l'autorisation d'aller à San-Domingo, pour y attendre quelques navires qui étaient annoncés et pour en expédier un; il avait soixante-dix lieues de route à faire dans un pays presque inaccessible et au milieu de peuplades hostiles; rien ne l'arrêta, il partit à pied, sans guide, soutenu par son seul courage.

Après son départ, Ovando vint à réfléchir que sa conduite vis-à-vis de Colomb serait sévèrement interprétée à San-Domingo: comme tous les hommes d'une portée médiocre, et sans élévation dans les sentiments, il eut peur de ses actes; croyant peut-être aussi que Colomb et ses naufragés devaient avoir péri de privations et de chagrins, il envoya presque immédiatement la petite caravelle d'Escobar, qu'il aurait fort bien pu expédier plus tôt, ne fût-ce que pour engager le grand-amiral à prendre patience, et que pour ramener une partie des naufragés, sauf à la renvoyer plusieurs fois pour aller chercher le reste.

Escobar, à son retour, fit connaître au gouverneur que la plus grande partie des marins de Colomb vivait encore; mais il dit qu'il fallait se hâter de les délivrer si l'on ne voulait pas encourir la plus redoutable des responsabilités. Déjà ce long retard avait excité l'indignation publique des habitants d'Hispaniola, à tel point que le clergé lui-même, qui, à l'exception de l'évêque Fonseca, avait toujours accordé à Colomb ses plus sincères sympathies à cause de sa piété bien connue, laissa tomber du haut de la chaire évangélique les paroles sévères qui, tout bas, circulaient de bouche en bouche.