«Eh quoi! disait-on partout, c'est ainsi que l'on traite le grand Colomb; voilà comme on laisse dans l'abandon, dans l'exil, dans le dénûment, le Descubridor du Nouveau Monde, le vainqueur de la Vega Real, celui qui a rendu son nom immortel par plus de travaux que les récits des temps fabuleux n'en racontent dans les annales de l'antiquité; celui, enfin, qui a gouverné l'île avec une sagesse que, si l'on en excepte son frère l'Adelantado également abandonné sur une île sauvage, aucun de ses successeurs n'a jamais pu égaler! Et nos compatriotes, les malheureux marins qui sont avec lui, on les oublie aussi et on les laisse voués à une mort presque inévitable!»

Mendez, que rien n'arrêtait, était cependant parvenu à atteindre San-Domingo. Il eut bientôt trouvé un navire qu'il se hâtait d'équiper en se servant du crédit de Colomb ou des fonds qui étaient disponibles chez son fondé de pouvoirs, et l'infortune du grand-amiral ayant touché les cœurs de ceux même qui lui avaient été hostiles, chacun s'empressait d'aider Mendez et de presser la délivrance des naufragés, lorsque les conseils d'Escobar faisant impression sur Ovando, l'ordre fut envoyé d'expédier, aussi promptement que possible, deux grands bâtiments sous le commandement de Diego de Salcedo qui était précisément le fondé de pouvoirs à qui Mendez s'était adressé.

L'actif Mendez se voyant dégagé du soin de continuer l'armement de son navire, profita de l'occasion d'une caravelle qui effectuait son retour en Espagne où le grand-amiral lui avait enjoint de se rendre le plus tôt possible. À peine arrivé, il demanda une audience à Leurs Majestés pour leur remettre les dépêches de l'illustre grand-amiral; Leurs Majestés lui firent savoir immédiatement qu'elles le recevraient avec la plus grande satisfaction.

Les souverains espagnols se firent minutieusement raconter par Mendez les particularités du malheureux voyage si contrarié, entrepris par Colomb pour la solution importante du problème qui consistait à déterminer si les deux grandes portions du continent américain étaient séparées par un isthme ou par un détroit. Lorsque Mendez eut achevé son récit qui finissait par l'obligation où avait été l'illustre amiral de se jeter à la côte à cause du fâcheux état de ses deux dernières caravelles, et qu'il eut dépeint toutes les horreurs de la situation désespérante où il s'était si longtemps trouvé dans une île sauvage et en dehors de toute communication avec Hispaniola, la reine Isabelle, extrêmement affectée de ce qu'elle venait d'apprendre, prononça quelques-unes de ces paroles si nobles, si compatissantes qui lui étaient naturelles, et elle déplora amèrement que l'infortuné Colomb n'eût pas reçu un secours plus immédiat.

Ce qui avait trait au dévouement de Mendez et à sa traversée presque incroyable de la Jamaïque à Hispaniola fut aussi très-vivement apprécié. Leurs Majestés s'appesantirent beaucoup sur cet intéressant épisode: Mendez fut comblé de récompenses, il reçut des lettres de noblesse et il lui fut permis de placer dans ses armoiries une pirogue, comme un souvenir parlant de sa généreuse obéissance aux intentions de Colomb. Mendez s'en montra très-reconnaissant, mais son grand cœur lui en fit reporter l'hommage jusqu'à l'amiral, dont il fut toute la vie le plus zélé, le plus fidèle des amis. Colomb manifesta, plus tard, par un sentiment d'affectueuse gratitude, le désir qu'il fût nommé chef des alguazils d'Hispaniola; mais cette faveur, quoique si bien méritée, ne fut pas accordée. Cet intrépide et excellent homme eut, ainsi que nous le dirons bientôt, le bonheur de revoir Colomb, et il fit par la suite, plusieurs voyages de découvertes. On sait enfin qu'il mourut presque dans la pauvreté, lui qui avait tant de titres à une belle et brillante existence! Il avait fait lui-même son épitaphe dans laquelle il ne proféra aucune plainte contre l'injustice des hommes, et où il paraissait n'avoir d'autre désir que de glorifier son héros. Cette épitaphe fut gravée sur sa tombe par les soins de ses héritiers; elle était ainsi conçue:

«Ci-gît le corps de l'honorable cavalier Diego Mendez, qui servit fidèlement la couronne royale d'Espagne dans la conquête des Indes, sous les ordres du grand-amiral Christophe Colomb, de glorieuse mémoire; et qui, ensuite, la servit encore sur des bâtiments équipés par ses deniers particuliers. Passant, accorde-lui, par charité, la prière d'un Pater noster et d'un Ave Maria

Après cette courte digression sur le sort d'un si loyal et si brave serviteur, revenons à nos naufragés à qui Diego de Salcedo s'empressa, autant qu'il fut en son pouvoir, de conduire un bâtiment pour les ramener. Ce fut le 28 juin 1504 que leur embarquement eut lieu, mais les vents et les courants contraires les empêchèrent d'arriver à San-Domingo avant le 13 du mois d'août; Colomb fut accueilli avec un vif enthousiasme: ceux-mêmes qui avaient le malheur ou le triste courage de nier son mérite, accordèrent à ses longues infortunes et aux souffrances qu'il avait endurées, le tribut que leur jalousie avait refusé à ses triomphes.

Ovando, qui était revenu dans cette ville, fut obligé de suivre l'impulsion générale. Il sortit de son palais avec un nombreux état-major et suivi de toute la population, pour aller au devant du grand-amiral. Colomb fut logé chez Ovando par qui il fut traité avec toutes les marques extérieures de la courtoisie la plus prévenante; mais le gouverneur avait l'esprit trop étroit pour que ces démonstrations fussent sincères. Bientôt, en effet, il éleva la prétention de prendre connaissance et de s'établir juge de tout ce qui s'était passé à la Jamaïque; il poussa l'indignité jusqu'à mettre en liberté le rebelle Porras, et parla de punir ceux qui avaient agi, par les ordres de Colomb, dans la répression de la révolte. Colomb, qui voulait éviter tout sujet de discorde, chercha à tout apaiser; il ne put cependant abandonner la cause de ceux qui lui avaient fidèlement obéi, et il montra, par ses instructions, qu'il avait une juridiction absolue sur tous les hommes de son expédition, depuis le jour de son départ jusqu'à celui de son retour en Espagne. Ovando l'écouta avec un extérieur de déférence; mais il fit observer que les instructions de Colomb ne lui donnaient aucune autorité dans son propre gouvernement. Il finit cependant par craindre encore une fois d'avoir été trop loin; il abandonna donc l'idée de punir les adhérents du grand-amiral, et il envoya Porras en Espagne pour que sa conduite y fût examinée par l'administration qui était chargée des affaires d'outre-mer.

Il ne fallut pas que Colomb fît un long séjour à Hispaniola, pour prendre connaissance du fâcheux état où cette île se trouvait; voici en peu de mots quelle en était la position à cette époque.

Un grand nombre d'aventuriers s'étaient embarqués à la suite d'Ovando lors de son départ d'Espagne, et tous avec la persuasion qu'ils allaient faire une fortune rapide, ou amasser en peu de temps des quantités considérables d'or. Aussi, dès leur arrivée, s'empressèrent-ils de se rendre sur les terrains où les mines étaient signalées. Ils partirent la joie au cœur, emportant chacun un havre-sac rempli de provisions, et des outils ou instruments pour fouiller la terre; mais ils virent bientôt que l'expérience leur manquait pour découvrir les veines du métal, que l'habitude d'un pénible travail leur était trop peu familière pour faire les recherches opiniâtres que l'opération exigeait, que l'exercice de l'art du mineur demandait beaucoup de patience, de fatigues, de lenteurs, et que le résultat en était, le plus souvent, très-incertain.