«Les relations de chaque individu animal avec son semblable sont telles qu'elles devraient depuis longtemps être regardées comme une preuve suffisante qu'aucun être organisé n'a pu être appelé à l'existence que par l'intervention directe d'une volonté réfléchie. C'est là un puissant argument en faveur de l'existence, dans chaque animal, d'un principe immatériel semblable à celui qui, par son excellence et ses dons supérieurs, place l'homme à un rang si élevé au-dessus de l'animal; cependant le principe existe certainement, et, qu'on l'appelle sens, raison, ou instinct, il présente dans toute la chaîne des êtres organisés une série de phénomènes étroitement enchaînés les uns aux autres. C'est de ce principe que dérivent, non seulement les manifestations les plus élevées de l'esprit, mais la permanence même des différences spécifiques qui caractérisent chaque organisme. La plupart des arguments en faveur de l'immortalité de l'homme s'appliquent également à la permanence de ce principe chez les autres êtres vivants. Ne puis-je pas ajouter que si, dans la vie future, l'homme était privé de cette grande source de jouissance et de progrès moral et intellectuel, qui consiste dans la contemplation des harmonies d'un monde organisé, ce serait là une perte immense? Et ne pouvons-nous considérer le concert spirituel des mondes et de tous leurs habitants réunis en présence de leur Créateur comme la plus haute conception du Paradis?» (Essai sur la Classification, Sect. XVII, p. 97-99.)


XV.

Malgré la bonté de tous mes hôtes, la fille d'Aph-Lin se montrait encore plus délicate et plus prévoyante que les autres dans ses attentions pour moi. Sur son conseil, je quittai les vêtements sous lesquels j'étais descendu du monde supérieur et j'adoptai le costume des Vril-ya, à l'exception des ailes mécaniques, qui leur servaient comme d'un gracieux manteau quand ils marchaient. Mais comme à la ville beaucoup de Vril-ya ne portaient pas ces ailes, cette exception ne créait pas une différence marquée entre moi et la race au milieu de laquelle je séjournais, et je pus ainsi visiter la cité sans exciter une curiosité désagréable. Hors de la famille, personne ne savait que je venais du monde supérieur, et je n'étais regardé que comme un membre de quelque tribu inférieure et barbare, auquel Aph-Lin donnait l'hospitalité.

La ville était grande, eu égard au territoire qui l'entourait et qui n'était pas beaucoup plus vaste que les propriétés de certains nobles anglais ou hongrois; mais toute cette étendue, jusqu'à la chaîne de rochers qui en formait la frontière, était cultivée avec le plus grand soin, excepté dans certaines portions des montagnes ou des pâturages abandonnées aux animaux que les Vril-ya apprivoisaient, mais dont ils ne se servaient pour aucun usage domestique. Leur bonté envers ces créatures plus humbles est si grande, qu'une somme est consacrée par le trésor public à les transporter dans d'autres tribus de Vril-ya disposées à les recevoir (surtout dans les nouvelles colonies), quand ils deviennent trop nombreux pour les pâturages qu'on leur a abandonnés. Ils ne se multiplient cependant pas aussi vite que le font chez nous les animaux destinés à être mangés. Il semble que ce soit une loi de la nature que les animaux inutiles à l'homme s'éloignent des pays qu'il occupe et même disparaissent complètement. Il existe dans les divers États, entre lesquels se partagent les Vril-ya, une vieille coutume qui est de laisser entre les frontières de deux États un terrain neutre et non cultivé. Pour la tribu dont je m'occupe, cette frontière, composée d'une chaîne de rochers sauvages, ne pouvait pas être franchie à pied, mais on la passait aisément à l'aide des ailes ou des bateaux aériens dont je parlerai plus loin. On y avait aussi ouvert des routes pour des véhicules mus par le vril. Ces chemins de communication étaient toujours éclairés et la dépense en était couverte par une taxe spéciale, à laquelle toute la communauté participait sous la dénomination de contribution Vril-ya dans une proportion convenue. Par le moyen de ces routes, un commerce considérable se faisait avec les États voisins ou même éloignés. La richesse de ce peuple venait surtout de l'agriculture. Il est aussi remarquable pour son adresse à fabriquer les outils qui servent au labourage. En échange de ces marchandises, il recevait des articles de luxe plutôt que de nécessité. Il ne payait presque aucune marchandise d'importation aussi cher que les oiseaux élevés à chanter des airs compliqués. Ces oiseaux venaient de fort loin; leur chant et leur plumage étaient également admirables. On me dit que ceux qui les élevaient et leur apprenaient à chanter mettaient un grand soin à les choisir, et que les espèces s'étaient beaucoup améliorées depuis quelques années. Je ne vis chez ce peuple aucun autre animal destiné à l'amusement, à l'exception de quelques êtres très curieux de la famille des Batraciens, semblables à nos grenouilles, mais avec une physionomie très intelligente; les enfants les aimaient beaucoup et les gardaient dans leurs jardins particuliers. Ils ne paraissent pas avoir d'animaux analogues à nos chiens et à nos chevaux, bien que Zee, ce savant naturaliste, me dit que des créatures pareilles avaient existé autrefois dans ces parages et qu'on en trouvait encore dans certaines régions habitées par d'autres races que celle des Vril-ya. Elle me dit qu'ils avaient disparu peu à peu du monde plus civilisé depuis la découverte du vril, qui les avait rendus inutiles. La mécanique et l'emploi des ailes avaient détrôné le cheval comme bête de somme, et l'on n'avait plus besoin du chien, soit pour se protéger, soit pour aller à la chasse, comme cela arrivait aux ancêtres des Vril-ya, quand ils craignaient les agressions de leurs semblables ou chassaient pour se procurer leur nourriture. Cependant, en ce qui concernait le cheval, cette région était si montagneuse qu'un cheval n'y aurait pas été d'une grande utilité, comme animal de luxe ou comme bête de somme. Le seul animal qu'ils emploient à ce dernier usage est une espèce de grande chèvre dont ils se servent dans leurs fermes. On peut dire que la nature du sol dans ces districts a donné la première idée des ailes et des bateaux aériens. L'étendue de la ville est due à l'habitude d'entourer chaque maison d'un jardin séparé. La rue principale, dans laquelle habitait Aph-Lin, s'élargissait en une vaste place carrée sur laquelle se trouvaient le Collège des Sages et toutes les administrations publiques; une magnifique fontaine du fluide lumineux, que j'appellerai naphte (j'en ignore la véritable nature), occupait le centre de cette place. Tous ces édifices publics ont un caractère uniforme de solidité massive. Ils me rappelaient l'architecture des tableaux de Martin. Tout le long de l'étage supérieur courait un vaste balcon, ou jardin suspendu, soutenu par des colonnes; ce jardin était rempli de plantes en fleurs et habité par différentes espèces d'oiseaux apprivoisés. Diverses rues partaient de cette place, toutes larges et brillamment illuminées; elles remontaient de chaque côté vers les hauteurs. Dans mes excursions à travers la ville, j'étais toujours accompagné par Aph-Lin ou par sa fille. Dans cette tribu, la Gy adulte peut se promener aussi familièrement avec un jeune An qu'avec une femme.

Les magasins de détail ne sont pas nombreux; les chalands sont servis par des enfants de divers âges, extrêmement intelligents et polis, mais sans la plus légère nuance d'importunité ou de servilité. Le marchand n'est pas toujours présent; quand il est là, il ne paraît pas fort occupé de ses affaires; cependant il n'a choisi cette profession que parce qu'elle lui plaisait et nullement pour accroître sa fortune.

Quelques-uns des plus riches citoyens du pays tiennent de ces magasins. Comme je l'ai déjà dit, on ne reconnaît dans ce pays aucune supériorité de rang, et par conséquent toutes les occupations sont regardées comme égales au point de vue social. L'An, chez lequel j'achetai mes sandales, était le frère du Tur, ou magistrat principal; et quoique son magasin ne fût pas plus grand que celui d'un relieur de Bond Street ou de Broadway, on me dit qu'il était deux fois plus riche que le Tur, qui habitait un véritable palais. Sans doute il possédait aussi une maison de campagne.

Les Ana de cette tribu sont, en somme, fort indolents après l'âge actif de l'enfance. Soit par tempérament, soit par philosophie, ils mettent le repos au rang des plus grandes bénédictions de la vie. Il est vrai que quand on enlève à un être humain les motifs d'activité qu'il puise dans la cupidité ou l'ambition, il ne paraît pas étrange qu'il se repose tranquillement.

Dans leurs mouvements ordinaires, ils aiment mieux marcher que voler. Mais dans leurs jeux, et pour me servir d'une figure un peu hardie, dans leurs promenades, ils se servent de leurs ailes, comme aussi dans les danses aériennes que j'ai décrites et dans les visites à leurs maisons de campagne, qui sont presque toutes situées sur des hauteurs; quand ils sont jeunes, ils préfèrent aussi leurs ailes à tout autre moyen de locomotion, pour accomplir leurs voyages dans les autres régions des Ana.

Ceux qui s'exercent au vol peuvent voler, sinon aussi vite que certains oiseaux voyageurs, du moins de façon à faire quarante à cinquante kilomètres à l'heure et conservent cette vitesse pendant cinq ou six heures. Mais la plupart des Ana parvenus à l'âge adulte n'aiment plus les mouvements rapides qui exigent un effort vigoureux. C'est peut-être pour cette raison, comme ils pensent, d'accord sans doute avec la plupart de nos médecins, que la transpiration régulière par les pores de la peau est essentielle à la santé, qu'ils font usage des bains de vapeur que nous nommons bains turcs ou bains russes, suivis de douches d'eau parfumée. Ils ont une grande foi dans l'influence salutaire de certains parfums.