—Hélas!—disait Zee, dont la figure majestueuse prenait une expression d'angélique compassion,—cette domination du petit nombre sur la foule est le signe le plus sûr et le plus fatal d'une sauvagerie incorrigible. Ne voyez-vous pas que la première condition du bonheur mortel consiste à supprimer cette lutte et cette compétition entre les individus, car cette lutte, quelle que soit la forme du gouvernement, subordonne le grand nombre au petit nombre, détruit la liberté réelle des individus en dépit de la liberté nominale de l'État, et ôte à l'existence ce calme sans lequel on ne peut atteindre la félicité spirituelle ou corporelle? Nous pensons, nous, que plus nous pouvons rapprocher notre existence de celle que nos idées les plus nobles nous représentent comme le partage des âmes au delà du tombeau, plus nous nous rapprochons sur terre d'un bonheur divin, et plus la transition devient facile de cette vie à la vie future. Car, assurément, tout ce que nous pouvons imaginer de la vie des dieux ou des élus suppose l'absence de soucis personnels et de passions rivales, telles que l'avarice et l'ambition. Il nous semble que ce doit être une vie de sereine tranquillité. Sans doute, les facultés intellectuelles ou spirituelles n'y manquent point d'activité, mais cette activité, conforme au tempérament de chacun, n'a rien de forcé ni de répugnant; dans cette vie charmée par l'échange le plus libre des plus douces affections, l'atmosphère morale doit tuer la haine, la vengeance, l'esprit de contention et de rivalité. Tel est l'état politique auquel toutes les familles et toutes les tribus des Vril-ya cherchent à atteindre, et c'est vers ce but que tendent toutes nos théories gouvernementales. Vous voyez combien une pareille marche est opposée à celle des nations non civilisées d'où vous venez, et qui tendent systématiquement à perpétuer les troubles, les soucis, les passions belliqueuses, de plus en plus funestes à mesure que le progrès de ces peuples devient plus rapide dans la voie où ils marchent. La plus puissante de toutes les races de notre monde, en dehors de la famille des Vril-ya, se regarde comme la mieux gouvernée des sociétés politiques et croit avoir atteint à cet égard le plus haut degré de la sagesse politique, de sorte que les autres nations devraient essayer plus ou moins de l'imiter. Elle a établi, sur ses bases les plus larges, le Koom-Posh, c'est-à-dire le gouvernement des ignorants, d'après ce principe qu'ils sont les plus nombreux. Elle a fait consister le suprême bonheur en une rivalité universelle de sorte que les passions mauvaises ne sont jamais en repos; les citoyens sont en lutte pour le pouvoir, pour la richesse, pour tous les genres de supériorité, et dans cette rivalité, c'est quelque chose d'horrible que d'entendre les reproches, les médisances et les calomnies que les meilleurs mêmes et les plus doux d'entre eux accumulent les uns sur les autres sans honte et sans remords.

—Il y a quelques années,—dit Aph-Lin,—j'ai visité ce peuple. Leur misère et leur dégradation étaient d'autant plus effroyables qu'ils se vantaient sans cesse de leur félicité, de leur grandeur comparées à celles du reste des autres peuples de leur race. Il n'y a aucun espoir que ce peuple, qui évidemment ressemble au vôtre, puisse s'améliorer, parce que toutes ses idées tendent à une décadence plus complète. Il désire augmenter de plus en plus son empire en dépit de cette vérité qu'au delà de limites assez restreintes il devient impossible d'assurer à un État le bonheur qui appartient à une famille bien réglée; et plus ils perfectionnent un système par lequel certains individus sont chauffés et gonflés à une taille qui dépasse la petitesse de millions de créatures, plus ils se frottent les mains, et s'écrient fièrement:—«Voyez par quelles grandes exceptions à la petitesse commune de notre race, nous prouvons l'excellence de notre système!

—Bref,—conclut Zee,—si la sagesse de la vie humaine consiste à se rapprocher de la tranquillité sereine des immortels, il ne peut y avoir de système plus opposé à celui-là que celui qui tend à pousser à leur plus haut point les inégalités et les turbulences des mortels. Et je ne vois pas par quelle croyance religieuse des mortels agissant ainsi peuvent arriver à se faire même une idée des joies des immortels auxquels ils espèrent atteindre directement par la mort. Au contraire, des esprits habitués à placer le bonheur dans des choses si antipathiques à la nature divine trouveraient le bonheur des dieux très ennuyeux et désireraient revenir dans un monde où ils pourraient du moins se quereller.


XVI.

J'ai tant parlé de la baguette de vril que mes lecteurs s'attendent peut-être à ce que je la décrive. Je ne puis le faire avec exactitude, car on ne me permit jamais d'en toucher une, de peur que mon ignorance n'occasionnât quelque terrible accident. Elle est creuse; la poignée est garnie de plusieurs arrêts, clefs ou ressorts, par lesquels on peut en changer la force, la modifier et la diriger. Selon la manière dont on s'en sert elle tue ou elle guérit; elle perce un roc, ou chasse les vapeurs; elle affecte les corps, ou exerce une certaine influence sur les esprits. On la porte souvent sous la forme commode d'une canne de promeneur, mais elle est garnie de coulisses qui permettent de l'allonger ou de le raccourcir à volonté. Quand on s'en sert dans un but spécial, on en tient la poignée dans la paume de la main, l'index et le médius en avant. On m'assura, cependant, que la puissance de la baguette n'était pas la même dans toutes les mains, mais proportionnée à ce que l'organisme de chacun contient de vril, ou plutôt de celle des propriétés du vril qui a le plus d'affinité ou de rapport avec l'œuvre à accomplir. Quelques-uns ont plus de puissance pour détruire, d'autres pour guérir, etc., et le résultat dépend beaucoup aussi du calme et de la sûreté de mouvement de l'opérateur. Ils affirment que le plein exercice de la puissance du vril ne peut être atteint que par un tempérament constitutionnel, c'est-à-dire par une organisation héréditairement transmise, et qu'une fille de quatre ans appartenant aux races Vril-ya peut accomplir, avec la baguette mise pour la première fois dans sa main, des effets que le mécanicien le plus fort et le plus habile ne parviendrait pas à exécuter, même quand il se serait exercé toute sa vie, s'il n'appartenait à la race des Vril-ya. Toutes ces baguettes ne sont pas également compliquées; celles qu'on donne aux enfants sont beaucoup plus simples que celles des adultes des deux sexes; elles sont construites pour l'occupation spéciale à laquelle les enfants sont attachés; et, comme je l'ai déjà dit, les plus jeunes enfants sont surtout occupés à détruire. Dans la baguette des femmes et des mères, la force de destruction est généralement supprimée, le pouvoir de guérir atteint son plus haut degré. Je voudrais pouvoir parler plus en détail de ce singulier conducteur du fluide vril, mais le mécanisme en est aussi délicat que les effets en sont merveilleux.

Je dirai cependant que ces peuples ont inventé certains tubes par lesquels le fluide vril peut être conduit vers l'objet qu'il doit détruire, à travers des distances presque indéfinies; du moins je n'exagère rien en parlant de cinq cents ou six cents kilomètres. Leur science mathématique appliquée à cet objet est si parfaitement exacte, que sur le rapport d'un observateur placé dans un bateau aérien, un membre quelconque du vril peut apprécier sans se tromper la nature des obstacles, la hauteur à laquelle on doit élever l'instrument, le point auquel on doit le charger, de façon à réduire en cendres une ville deux fois grande comme Londres ou New-York, dans un espace de temps trop court pour que j'ose l'indiquer.

Assurément ces Ana sont des mécaniciens d'une adresse merveilleuse, merveilleuse dans l'application de leurs facultés inventives aux usages pratiques.

J'allai avec mon hôte et sa fille Zee visiter le grand musée public, qui occupe une aile du Collège des Sages, et dans lequel sont conservées, comme spécimens curieux de l'ignorance et des tâtonnements des anciens temps, beaucoup de machines que nous regardons avec orgueil comme des chefs-d'œuvre de notre génie. Dans une des salles, jetés de côte, comme des choses oubliées, se trouvent des tubes destinés à ôter la vie au moyen de boules métalliques et d'une poudre inflammable, dans le genre de nos canons et de nos catapultes, et plus meurtriers que nos inventions les plus modernes.

Mon hôte en parlait avec un sourire de mépris, comme pourrait le faire un officier d'artillerie en voyant les arcs et les flèches des Chinois. Dans une autre salle se trouvaient des modèles de voitures et de vaisseaux mus par la vapeur, et un ballon digne de Montgolfier. Zee prit la parole d'un air pensif.