—Ne voyez-vous pas qu'une littérature telle que vous la rêvez serait tout à fait incompatible avec l'état parfait de félicité politique et sociale, auquel vous nous faites l'honneur de nous croire arrivés?—répondit mon hôte.—Nous avons enfin, après des siècles de lutte, établi une forme de gouvernement dont nous sommes contents; comme nous ne faisons aucune distinction de rang et que nous n'accordons à nos magistrats aucun honneur distinctif, nul stimulant n'excite l'ambition personnelle. Personne ne lirait des ouvrages où seraient soutenues des théories qui impliqueraient quelques changements sociaux ou politiques, et par conséquent personne n'en écrit de tels. Si de loin en loin un An n'est pas satisfait de notre tranquille manière de vivre, il ne l'attaque pas: il s'en va. Ainsi, toute cette portion de la littérature (et à en juger par les anciens ouvrages de nos bibliothèques publiques, c'en était autrefois une portion considérable) qui est consacrée aux théories spéculatives sur la société est tombée dans l'oubli. Autrefois on écrivait beaucoup aussi sur les attributs et l'essence de la Bonté Suprême et sur les arguments pour et contre la vie future. Maintenant nous reconnaissons deux faits: il y a un Être Divin, et il y a une vie future; et nous convenons que quand nous écririons à nous user les doigts jusqu'aux os, nous n'arriverions pas à jeter la moindre lumière sur la nature et les conditions de cette vie future, ni à rendre plus claire notre connaissance des attributs et de l'essence de cet Être Divin. C'est ainsi qu'une autre branche de notre littérature s'est éteinte heureusement pour notre race, car à l'époque où l'on écrivait tant sur des choses que personne ne pouvait éclaircir, les gens semblent avoir vécu dans un état perpétuel de contestations et de luttes. Une autre portion considérable de notre ancienne littérature consiste dans l'histoire des guerres et des révolutions de l'époque où les Ana vivaient en sociétés nombreuses et turbulentes, chacune cherchant à s'agrandir aux dépens de l'autre. Vous voyez combien notre vie est calme aujourd'hui; il y a des siècles que nous vivons ainsi. Nous n'avons aucun événement à raconter. Que peut-on dire de nous, sinon: ils naquirent, vécurent heureux, et moururent? Quant à cette partie de la littérature qui naît de l'imagination et que nous appelons Glaubsila, ou familièrement Glaubs, les raisons de son déclin parmi nous sont faciles à découvrir. Nous voyons, en nous reportant à ces chefs-d'œuvre de la littérature que nous lisons tous encore avec plaisir, mais dont personne ne tolèrerait l'imitation, qu'ils sont consacrés à la peinture de passions que nous n'éprouvons plus, telles que l'ambition, la vengeance, l'amour illégitime, la soif de la gloire militaire, et ainsi de suite. Les vieux poètes vivaient dans une atmosphère imprégnée de ces passions et sentaient vivement ce qu'ils exprimaient avec tant d'éclat. Personne ne pourrait maintenant exprimer ces passions, car personne ne les ressent, et celui qui les exprimerait ne trouverait aucune sympathie chez ses lecteurs. D'autre part, l'ancienne poésie se complaisait à étudier les mystérieuses bizarreries du cœur humain, qui mènent à l'extraordinaire dans le crime et le vice comme dans la vertu. Mais notre société s'est débarrassée de toutes les tentations qui pourraient entraîner à quelque crime ou à quelque vice saillant, et le niveau moral est si égal, qu'il n'y a même pas de vertus saillantes. Dès qu'elle ne peut plus se nourrir de passions fortes, de crimes terribles, de supériorités héroïques, la poésie est sinon condamnée à mourir de faim, du moins réduite à un maigre ordinaire. Il reste la poésie descriptive: la description des rochers, des arbres, des eaux, de la vie domestique, et nos jeunes Gy-ei mêlent beaucoup de ces fadeurs à leurs vers amoureux.
—Une telle poésie,—m'écriai-je,—pourrait assurément être charmante, et nous avons parmi nous des critiques qui la considèrent comme plus élevée que celle qui dépeint les crimes ou analyse les passions de l'homme. Quoi qu'il en soit, le genre poétique insipide dont vous parlez est celui qui trouve aujourd'hui le plus de lecteurs parmi le peuple auquel j'appartiens.
—Cela se peut; mais je suppose que les écrivains travaillent beaucoup leur langue et s'appliquent avec un soin religieux au choix des mots et à la perfection du rythme?
—Certainement, tous les grands poètes le doivent. Quoique le don de la poésie soit inné, ce don exige, pour qu'on en puisse profiter, autant de travail qu'un bloc de métal dont vous voulez faire une de vos machines.
—Et sans doute vos poètes ont quelque motif pour se donner tant de peine afin d'arriver à ces gentillesses de langage?
—Oui! je suppose que leur instinct les porterait à chanter comme chantent les oiseaux; mais s'ils donnent à leurs chants ces beautés artificielles d'expression, je pense qu'ils y sont poussés par le désir de la gloire, et peut-être parfois par le besoin d'argent.
—Précisément. Mais dans notre monde nous n'attachons la gloire à rien de ce que l'homme peut accomplir dans ce temps que nous appelons la vie. Nous perdrions bientôt cette quiétude, qui constitue essentiellement notre félicité, si nous accordions à tel ou tel individu des louanges exceptionnelles qui entraîneraient un pouvoir exceptionnel et qui réveilleraient les passions mauvaises aujourd'hui endormies; d'autres hommes convoiteraient immédiatement ces louanges, l'envie s'élèverait, et avec l'envie, la haine, la calomnie, et la persécution. Notre histoire raconte que la plupart des poètes et des écrivains qui, autrefois, obtenaient le plus de gloire, étaient aussi assaillis des plus grandes injures et se trouvaient après tout très malheureux, soit à cause de leurs rivaux, soit par les faiblesses de caractère que tend à faire naître une sensibilité excessive à l'égard de la louange et du blâme. Quant au stimulant du besoin, nul dans notre société ne connaît l'aiguillon de la pauvreté, et si même il en était ainsi aucune profession ne serait moins lucrative que la profession d'écrivain. Nos bibliothèques publiques contiennent tous les livres anciens que le temps a respectés; ces livres, pour les raisons que je viens de vous dire, sont infiniment meilleurs que tous ceux qu'on pourrait écrire aujourd'hui, et chacun peut les lire sans qu'il en coûte rien. Nous ne sommes pas assez fous pour payer le plaisir de lire des livres moins bons, quand nous pouvons en lire d'excellents pour rien.
—Pour nous, la nouveauté est une séduction; on lit un livre nouveau, même mauvais, tandis qu'on néglige un livre ancien qui est excellent.
—La nouveauté, pour les peuples barbares qui luttent avec désespoir pour arriver à un état meilleur, est sans doute plus attrayante que pour nous qui ne voyons rien à gagner aux nouveautés; mais, après tout, un de nos grands auteurs, d'il y a quatre mille ans, a observé que «celui qui lit les livres anciens trouvera toujours en eux quelque chose de nouveau, et que celui qui lit les livres nouveaux y trouvera toujours quelque chose d'ancien». Mais pour en revenir à la question que vous avez soulevée, comme il n'y a point parmi nous un stimulant suffisant pour nous porter à prendre de la peine, comme nous ne connaissons ni l'amour de la gloire, ni le besoin, s'il est des tempéraments poétiques, cette faculté s'exhale dans des chants, à la façon des oiseaux dont vous parliez tout à l'heure, mais faute de culture, ces chants ne trouvent point d'auditoire, et, faute d'auditoire, cette faculté s'éteint d'elle-même dans les occupations ordinaires de la vie.
—Mais comment se fait-il que les mêmes motifs qui empêchent de cultiver la littérature ne soient pas également funestes à la science?