—Votre question me surprend. Ce qui inspire le goût de la science, c'est l'amour de la vérité, en dehors de toute considération de gloire; et d'ailleurs la science, chez nous, est consacrée presque uniquement à des usages pratiques, essentiels à notre conservation sociale et au bien-être de notre vie quotidienne. L'inventeur ne demande pas la gloire et on ne lui en accorde aucune; il jouit d'une occupation qui lui plaît et ne recherche point la fatigue des passions. L'esprit de l'homme a besoin d'exercice aussi bien que son corps, et d'un exercice continuel plutôt que violent. Nos savants les plus ingénieux sont, en général, ceux qui vivent le plus longtemps et qui sont les plus exempts de toute maladie. La peinture est pour beaucoup un amusement, mais cet art n'est pas ce qu'il était autrefois, quand les grands peintres de nos différents peuples luttaient pour obtenir la couronne d'or, qui leur donnait un rang égal à celui des rois sous lesquels ils vivaient. Vous aurez sans doute observé dans notre musée combien les peintures étaient supérieures il y a plusieurs milliers d'années. C'est peut-être parce que la musique est en réalité plus voisine de la science que la poésie, qu'elle est encore le plus florissant de tous les arts parmi nous. Cependant, même à l'égard de la musique, l'absence du stimulant des louanges et de la gloire a empêché parmi nous toute grande supériorité de se manifester. Nous brillons plutôt par la musique d'ensemble, grâce à nos grands instruments mécaniques, dans lesquels nous nous servons beaucoup de l'eau[7], que par le talent des artistes qui jouent seuls. Nous n'avons guère eu de compositeurs originaux depuis plusieurs siècles. Nos airs favoris sont très anciens, mais on les a enrichis de variations compliquées, composées par des musiciens inférieurs, quoique ingénieux.
[7] Ceci peut rappeler aux savants l'invention par Néron d'une machine musicale, dans laquelle l'eau remplissait les fonctions d'un orchestre et dont il s'occupait quand la conspiration éclata contre lui.
—N'y a-t-il donc chez les Ana aucune société politique animée de ces passions, sujette à ces crimes, et admettant ces disparités de condition, intellectuelles et morales, que votre tribu et même les Vril-ya en général, ont depuis longtemps laissées derrière eux dans leur marche vers la perfection? S'il en est ainsi, peut-être que dans ces sociétés l'Art et sa sœur la Poésie sont encore cultivés et honorés?
—Il y a quelques sociétés de ce genre dans les régions les plus éloignées, mais nous ne les mettons pas au rang des nations civilisées; nous ne leur donnons pas même le nom d'Ana, et encore moins celui de Vril-ya. Ce sont des barbares, vivant surtout dans cet état inférieur, le Koom-Posh, qui tend nécessairement à la hideuse dissolution du Glek-Nas. Leur existence misérable se passe en luttes et en changements perpétuels. Quand ils ne se battent pas avec leurs voisins, ils se battent entre eux. Ils sont divisés en partis qui s'insultent, se pillent mutuellement quand ils ne s'assassinent pas, et cela pour des différences frivoles d'opinions que nous ne comprendrions même pas, si nous n'avions pas lu l'histoire et si nous n'avions passé par les mêmes épreuves dans les siècles d'ignorance et de barbarie. La moindre bagatelle suffit pour les faire partir en guerre. Ils prétendent tous être égaux, et, plus ils ont lutté dans ce but, détruisant les anciennes distinctions pour en créer de nouvelles, plus l'inégalité devient visible et intolérable, parce qu'il ne reste plus d'associations et d'affections héréditaires pour adoucir cette unique différence qui subsiste entre la majorité qui n'a rien et la minorité qui possède tout. Naturellement la majorité hait la minorité, mais ne peut s'en passer. Le grand nombre attaque sans cesse le petit nombre, et l'extermine quelquefois; mais aussitôt, une nouvelle minorité s'élève du sein de la majorité et se montre plus rude que la précédente. Car, là où les sociétés sont nombreuses et où le désir d'acquérir quelque chose est la fièvre prédominante, il y a peu de gagnants et beaucoup de perdants. Bref, le peuple dont je parle est composé de sauvages cherchant leur route à tâtons vers un rayon de lumière; leur misère mériterait notre pitié, si, comme des sauvages, ils ne provoquaient leur destruction par leur arrogance et leur cruauté. Pouvez-vous imaginer que des créatures de cette espèce, pourvues seulement de ces armes misérables que vous avez pu voir dans notre musée d'antiquités, de ces tubes de fer grossiers chargés de salpêtre, ont menacé plus d'une fois l'existence d'une tribu de Vril-ya, qui habite près d'eux, parce qu'ils disent qu'ils ont trente millions d'habitants, et la tribu dont je parle peut en avoir cinquante mille, si ces derniers n'acceptent pas leurs habitudes de Soc-Sec (l'art de gagner de l'argent), d'après certains principes commerciaux qu'ils ont l'impudence d'appeler une des lois de la civilisation?
—Mais,—dis-je,—trente millions d'habitants sont une force formidable contre cinquante mille!
Mon hôte me regarda avec étonnement.
—Étranger—dit-il—vous n'avez pas entendu sans doute que je vous disais que cette tribu appartient aux Vril-ya et qu'elle n'attend qu'une déclaration de guerre de la part de ces sauvages, afin de former une commission d'une demi-douzaine de petits enfants pour balayer toute leur population.
À ces mots je sentis un frisson d'horreur, me reconnaissant plus d'affinités avec ces sauvages qu'avec les Vril-ya et me souvenant de tout ce que j'avais dit à la louange des institutions de la glorieuse Amérique, qu'Aph-Lin stigmatisait sous le nom de Koom-Posh. Je repris cependant mon sang-froid et demandai s'il existait quelque mode de locomotion grâce auquel je pusse voyager avec sécurité parmi ces peuples éloignés et téméraires.
—Vous pouvez voyager avec sécurité, par le moyen du vril sur terre ou dans l'air, dans tous les États de notre alliance et de notre race; mais je ne puis répondre de votre sécurité au milieu de nations barbares gouvernées par des lois différentes des nôtres; des nations si peu éclairées qu'un grand nombre d'entre elles vivent de vol réciproque et que l'on ne pourrait pas chez elles laisser ses portes ouvertes même pendant les Heures Silencieuses.
Ici notre conversation fut interrompue par l'arrivée de Taë, qui venait nous dire que, ayant été chargé de découvrir et de détruire l'énorme reptile que j'avais vu à mon arrivée, il s'était constamment tenu en vedette et commençait à croire que mes yeux m'avaient trompé, ou que l'animal s'était enfui, par la caverne où je l'avais vu, vers les régions qu'habitaient ses semblables, quand le monstre avait donné signe de sa présence par les dévastations commises autour d'un des lacs.