—Taë, je dédaigne de discuter avec un enfant de votre âge. Je vous répète que je tiens compte en cela du manque de cette culture que le Koom-Posh peut seul donner.
—Et moi, à mon tour,—dit Taë, avec cet air de bon ton gracieux mais hautain qui caractérise sa race,—je tiens compte de ce que vous n'avez pas été élevé parmi les Vril-ya, et je vous supplie de me pardonner si j'ai manqué de respect pour les opinions et les habitudes d'un si aimable.... Tish!
J'aurais dû faire remarquer plus tôt que mon hôte et sa famille m'appelaient familièrement Tish; c'est un nom poli et usuel, signifiant par métaphore un petit barbare, et littéralement une petite Grenouille; ses enfants l'emploient sous forme de caresse pour les Grenouilles apprivoisées qu'ils élèvent dans leurs jardins.
Nous avions atteint les bords d'un lac et Taë s'arrêta pour me montrer les ravages faits dans les champs environnants.
—L'ennemi est certainement sous les eaux de ce lac,—dit Taë.—Remarquez les bandes de poissons réunies près des bords. Les grands et les petits, qui sont habituellement leur proie, tous oublient leurs instincts en présence de l'ennemi commun. Ce reptile doit certainement appartenir à la classe des Krek-a, classe plus féroce qu'aucune autre et qu'on dit appartenir aux rares espèces encore vivantes parmi celles qui habitaient le monde avant la création des Ana. L'appétit du Krek est insatiable, il se nourrit également de végétaux et d'animaux, mais ses mouvements sont trop lents pour que les élans au pied léger aient rien à craindre de lui. Son met favori est l'An s'il peut le surprendre; c'est pour cela que les Ana le détruisent sans pitié dès qu'il pénètre sur leur domaine. J'ai entendu dire que quand nos ancêtres défrichèrent cette contrée, ces monstres et d'autres semblables abondaient, et comme le vril n'était pas encore découvert beaucoup des nôtres furent dévorés. Il fut impossible de détruire tout à fait ces bêtes avant cette découverte, qui fait la puissance et la civilisation de notre race; mais quand nous fûmes familiarisés avec l'usage du vril, toutes les créatures hostiles à notre race furent promptement détruites. Cependant une fois par an ou à peu près, un de ces énormes reptiles quitte les districts sauvages et inhabités, et je me souviens qu'une jeune Gy qui se baignait dans ce lac fut dévorée par l'un d'eux. Si elle avait été à terre et armée de sa baguette il n'aurait pas même osé se montrer; car ce reptile, comme tous les animaux sauvages, a un instinct merveilleux qui le met en garde contre tout être porteur d'une baguette à vril. Comment ils enseignent à leurs petits à l'éviter sans l'avoir jamais vue, c'est un de ces mystères dont vous pouvez demander l'explication à Zee, car je ne le connais pas[8]. Tant que je resterai là, le monstre ne sortira pas de sa cachette; mais nous l'en ferons sortir en lui offrant un leurre.
[8] Par cet instinct, le reptile ressemble à nos oiseaux et à nos animaux sauvages, qui ne se risquent pas à portée d'un homme armé d'un fusil. Quand les premiers fils électriques furent installés, les perdrix les heurtaient dans leur vol et tombaient blessées. Maintenant, les plus jeunes générations de perdrix ne s'exposent jamais à pareil accident.
—Ne sera-ce pas bien difficile?
—Pas du tout. Asseyez-vous là-bas sur ce rocher à environ cent pas du lac, je vais me retirer à quelque distance. Bientôt le reptile vous verra ou vous sentira, et, s'apercevant que vous n'êtes pas armé de vril, il s'avancera pour vous dévorer. Aussitôt qu'il sera hors de l'eau, il est à moi.
—Voulez-vous dire que je dois servir d'appât à ce terrible monstre qui pourrait m'engloutir en une seconde! Je vous prie de m'excuser.
L'enfant se mit à rire.