Parfois, quand nous sommes fatigués, quand nous sommes indignés, quand nous sommes découragés, nous rêvons un monde meilleur, où le travail soit facile, où l'on n'éprouve point de désir qui ne soit satisfait, et d'où l'injustice soit rigoureusement bannie. C'est ainsi que le matelot, las d'être ballotté par les vagues, rêve les loisirs et la sécurité de la terre ferme; mais dès qu'il se sera refait, il voudra de nouveau s'embarquer: le danger et la peine l'attirent bien vite; s'il se résigne à ne plus quitter le sol, c'est qu'il est vieux et usé. Quand les années l'attacheront au rivage, il enviera le sort de ses enfants; il enviera leurs souffrances et leurs périls, leurs courtes joies et leurs longs labeurs. Il rêvera encore, mais avec tristesse, avec de poignants regrets: il rêvera au temps où il hasardait sa vie pour conquérir ce repos maintenant odieux.
Un jour, peut-être, l'humanité, assagie et pacifiée, se souviendra de nos siècles de lutte et d'agitation. Alors les jeunes gens se plaindront de n'être pas nés dans un siècle plus troublé, de ne pouvoir dépenser leur force, de ne point trouver d'adversaires à combattre, d'obstacles à vaincre, d'aventures à courir. Les hommes perfectionnés de Bulwer porteront envie aux barbares que nous sommes. Ils se plaindront plus justement que Musset, d'être venus trop tard dans un monde trop vieux.
Si l'auteur de «la Race future» n'a pas mieux réussi que ses illustres devanciers à exciter notre enthousiasme en faveur de cet idéal qui ne reste séduisant que quand il reste vague, qui pâlit et s'efface dès qu'on veut l'enfermer en des contours précis, il a pourtant écrit un livre singulièrement intéressant, qui amuse l'imagination et qui fait penser. Il soulève, en passant, bien des questions; il pose bien des problèmes: s'il ne les résout pas toujours à notre gré, il nous donne du moins le plaisir de voyager rapidement à travers les idées, les systèmes, les théories de la morale. Ajoutons que, dans un temps où les Anglais paraissent enclins à admirer presque exclusivement les triomphes de la force et les exploits de la conquête, on est heureux de voir passer dans notre langue un livre écrit par un illustre écrivain anglais, pour tracer et faire aimer l'image d'une civilisation fondée sur la justice, la paix et la fraternité.
RAOUL FRARY.
LA RACE FUTURE.
I.
Je suis né à ***, dans les États-Unis d'Amérique. Mes aïeux avaient émigré d'Angleterre sous le règne de Charles II et mon grand-père se distingua dans la Guerre de l'Indépendance. Ma famille jouissait donc, par droit de naissance, d'une assez haute position sociale; comme elle était riche, ses membres étaient regardés comme indignes de toute fonction publique. Mon père se présenta une fois aux élections pour le Congrès: il fut battu d'une façon éclatante par son tailleur. Dès lors il se mêla peu de politique et vécut surtout dans sa bibliothèque. J'étais l'aîné de trois fils et je fus envoyé à l'âge de seize ans dans la mère patrie, pour compléter mon éducation littéraire et aussi pour commencer mon éducation commerciale dans une maison de Liverpool. Mon père mourut quelque temps après mon vingt et unième anniversaire; j'avais de la fortune et du goût pour les voyages et les aventures; je renonçai donc pendant quelques années à la poursuite du tout-puissant dollar, et je devins un voyageur errant sur la surface de la terre.
Dans l'année 18.., me trouvant à ***, je fus invité par un ingénieur, dont j'avais fait la connaissance, à visiter les profondeurs de la mine de ***, dans laquelle il était employé.
Le lecteur comprendra, avant la fin de ce récit, les raisons qui m'empêchent de désigner plus clairement ce district, et me remerciera sans nul doute de m'être abstenu de toute description qui pourrait le faire reconnaître.
Permettez-moi donc de dire, le plus brièvement possible, que j'accompagnais l'ingénieur dans l'intérieur de la mine; je fus si étrangement fasciné par ses sombres merveilles, je pris tant d'intérêt aux explorations de mon ami, que je prolongeai mon séjour dans le voisinage, et descendis chaque jour dans la mine, pendant plusieurs semaine, sous les voûtes et les galeries creusées par l'art et par la nature dans les entrailles de la terre. L'ingénieur était persuadé qu'on trouverait de nouveaux filons bien plus riches dans un nouveau puits qu'il faisait creuser. En forant ce puits, nous arrivâmes un jour à un gouffre dont les parois étaient dentelées et calcinées comme si cet abîme eût été ouvert à quelque période éloignée par une éruption volcanique. Mon ami s'y fit descendre dans une cage, après avoir éprouvé l'atmosphère au moyen d'une lampe de sûreté. Il y demeura près d'une heure. Quand il remonta, il était excessivement pâle et son visage présentait une expression d'anxiété pensive, bien différente de sa physionomie ordinaire, qui était ouverte, joyeuse et hardie.