—Aph-Lin,—dis-je,—j'espère ne pas vous déplaire, si je vous demande la permission de voyager pendant quelque temps et de visiter d'autres tribus de votre illustre race. J'ai aussi un vif désir de voir ces nations qui n'adoptent pas vos coutumes et que vous considérez comme sauvages. Je serais très content de voir en quoi elles peuvent différer des races que nous regardons comme civilisées dans notre monde.
—Il est tout à fait impossible que vous fassiez seul un pareil voyage,—me dit Aph-Lin.—Même parmi les Vril-ya vous seriez exposé à de grands dangers. Certaines particularités de forme et de couleur et le phénomène extraordinaire des touffes de poils hérissés qui vous couvrent les joues, vous faisant reconnaître comme étranger à notre race et à toutes les races barbares connues jusqu'ici, attireraient l'attention du Collège des Sages dans toutes les tribus de Vril-ya et il dépendrait du caractère personnel de l'un des sages que vous fussiez reçu d'une façon aussi hospitalière que parmi nous ou disséqué séance tenante dans l'intérêt de la science. Sachez que quand le Tur vous a amené chez lui et pendant que Taë vous faisait dormir pour vous guérir de vos douleurs et de vos fatigues, les Sages appelés par le Tur étaient partagés sur la question de savoir si vous étiez un animal inoffensif ou malfaisant. Pendant votre sommeil, on a examiné vos dents, et elles ont montré clairement que vous n'étiez pas seulement herbivore, mais carnassier. Les animaux carnassiers de votre taille sont toujours détruits comme naturellement dangereux et sauvages. Nos dents, comme vous l'avez sans doute observé[9], ne sont pas celles des animaux qui déchirent la chair. Certains philosophes et Zee avec eux soutiennent, il est vrai, que, dans les siècles passés, les Ana faisaient leur proie des animaux et qu'alors leurs dents étaient faites pour cet usage. Mais s'il en est ainsi elles se sont transformées par l'hérédité et se sont adaptées au genre de nourriture dont nous nous contentons aujourd'hui. Les barbares même, qui adoptent les institutions turbulentes et féroces du Glek-Nas, ne dévorent pas la chair comme des bêtes sauvages. Dans le cours de cette discussion, on proposa de vous disséquer; mais Taë vous réclama et le Tur, étant par ses fonctions l'ennemi de toute nouvelle expérience, qui déroge à notre habitude de ne tuer que quand cela est indispensable au bonheur de la communauté, m'envoya chercher, car mon rôle, comme l'homme le plus riche du pays, est d'offrir l'hospitalité aux étrangers venus d'un pays éloigné. On me laissa le soin de décider si vous étiez un étranger que je pusse admettre ou non avec sécurité dans ma maison. Si j'avais refusé de vous recevoir, on vous aurait remis au Collège des Sages, et je n'aime pas à penser à ce qui aurait pu vous arriver en pareil cas. Outre ce danger, vous pourriez rencontrer un enfant de quatre ans, entré récemment en possession de sa baguette de vril et qui, dans la frayeur que lui causerait l'étrangeté de votre aspect, pourrait vous réduire en une pincée de cendres. Taë lui-même fut sur le point d'en faire autant quand il vous vit pour la première fois; mais son père arrêta sa main. Je dis en conséquence que vous ne pouvez voyager seul; mais avec Zee vous seriez en sûreté, et je ne doute pas qu'elle veuille bien vous accompagner dans un voyage chez les tribus voisines des Vril-ya.... pour les sauvages, non! Je le lui demanderai.
[9] Je ne l'avais jamais observé; et, l'eussé-je fait, je ne suis pas assez physiologiste pour avoir remarqué la différence.
Comme mon but principal était d'échapper à Zee, je m'écriai aussitôt:—
—Non, je vous en prie, n'en faites rien! Je renonce à mon projet. Vous en avez dit assez sur les dangers que je pouvais courir pour m'arrêter; et je ne puis m'empêcher de penser qu'il n'est pas convenable pour une jeune Gy douée d'autant d'attraits que votre fille de voyager en un pays étranger avec un aussi faible protecteur qu'un Tish de ma force et de ma taille.
Avant de me répondre, Aph-Lin laissa entendre le son doux et sifflant qui est le seul rire que se permette un An d'âge mûr.
—Pardonnez-moi la gaieté peu polie, mais momentanée, que m'inspire une observation faite sérieusement par mon hôte. Je n'ai pu m'empêcher de rire à l'idée de Zee, qui aime tant à protéger que les enfants la surnomment la Gardienne, ayant besoin d'un protecteur contre les dangers résultant de l'admiration audacieuse des hommes. Sachez que nos Gy-ei, tant qu'elles ne sont pas mariées, voyagent seules au milieu des autres tribus, pour voir si elles trouveront un An qui leur plaise mieux que ceux de leur propre tribu. Zee a déjà fait trois voyages semblables, mais jusqu'ici son cœur est resté libre.
L'occasion que je cherchais s'offrait à moi, et je dis en baissant les yeux et d'une voix tremblante:—
—Voulez-vous, mon cher hôte, me promettre de me pardonner, si je dis quelque chose qui puisse vous offenser?
—Dites la vérité, et je ne pourrai être offensé; ou, si je le suis, ce sera à vous et non à moi de pardonner.