—Que cette crainte ne t'arrête pas,—s'écria Zee en se jetant à genoux et en saisissant ma main dans la sienne.—Il est bien vrai que nous ne pouvons pas nous marier comme se marient des êtres de la même race; il est vrai que notre amour doit être aussi pur que celui qui, selon notre croyance, existe entre les amants qui se réunissent au delà des limites de cette vie. Mais n'est-ce pas un assez grand bonheur que de vivre ensemble, unis de cœur et d'esprit? Écoute.... je viens de parler à mon père, il consent à notre union à ces conditions. J'ai assez d'influence sur le Collège des Sages pour être certaine qu'ils prieront le Tur de ne pas intervenir dans le libre choix d'une Gy, pourvu que son mariage avec un étranger ne soit que l'union de leurs âmes. Oh! crois-tu donc que le véritable amour ait besoin d'une grossière union? Je ne désire pas seulement vivre près de toi, dans cette vie, pour y prendre part à tes douleurs et à tes joies; je demande un lien qui m'unisse à toi pour toujours dans le monde des immortels. Me refuseras-tu?
Tandis qu'elle disait ces mots, elle s'était agenouillée et toute l'expression de sa physionomie s'était transformée, et, si elle était encore majestueuse, elle n'avait plus rien de sévère: une lumière divine, comme l'auréole d'un être immortel, illuminait sa beauté mortelle. Mais j'étais plus disposé à la vénérer avec crainte comme un ange qu'à l'aimer comme une femme. Après une pause embarrassée, je balbutiai une réponse évasive qui exprimait ma gratitude et cherchai, aussi délicatement que je le pus, à lui faire comprendre combien ma position serait humiliante au milieu de son peuple dans le rôle d'un mari à qui ne serait jamais accordé le nom de père.
—Mais,—dit Zee,—cette communauté ne constitue pas le monde entier. Non, et d'ailleurs toutes les populations de ce monde ne font pas partie de la ligue des Vril-ya. Pour l'amour de toi, je renoncerai à mon pays et à mon peuple. Nous fuirons ensemble vers quelque région où tu sois en sûreté. Je suis assez forte pour te porter sur mes ailes à travers les déserts qui nous en séparent. Je suis assez habile pour ouvrir un chemin parmi les rochers et y creuser des vallées où nous établirons notre habitation. La solitude et une cabane avec toi seront ma société et mon univers. Ou préférerais-tu rentrer dans ton monde, au-dessus de celui-ci, exposé à des saisons incertaines et éclairé par ces globes changeants qui, d'après le tableau que tu nous en as tracé, président à l'inconstance de ces régions sauvages? S'il en est ainsi, dis un mot, et je t'ouvrirai un chemin pour y retourner, pourvu que je sois avec toi, quand même je devrais là comme ici n'être l'associée que de ton âme, ton compagnon de voyage jusqu'au pays où il n'y a plus ni mort ni séparation.
Je ne pouvais m'empêcher d'être profondément ému par cette tendresse à la fois si pure et si passionnée; Zee prononçait ces mots d'une voix qui aurait adouci les plus rudes sons de la plus rude langue. Et, pendant un instant, il me vint à l'esprit que je pourrais profiter du secours de Zee pour m'ouvrir une route prompte et sûre vers le monde supérieur. Mais un moment de réflexion suffit pour me montrer combien il serait bas et honteux de profiter de tant de dévouement pour l'entraîner hors d'un pays et d'une famille où j'avais été reçu avec tant d'hospitalité, vers un autre monde qui lui serait si antipathique. Je prévoyais bien aussi que, malgré son amour platonique et spirituel, je ne pourrais renoncer à l'affection plus humaine d'une compagne moins élevée au-dessus de moi. À ce sentiment de mes devoirs envers la Gy s'unissait le sentiment de mes devoirs envers mon pays. Pouvais-je me hasarder à introduire dans le monde supérieur un être doué d'un pouvoir si terrible, qui pouvait d'un seul mouvement de sa baguette réduire en moins d'une heure la ville de New-York et son glorieux Koom-Posh en une pincée de cendres? Si je lui enlevais sa baguette, sa science lui permettrait facilement d'en construire une autre; et tout son corps était chargé des éclairs mortels qui armaient la légère machine. Si redoutable aux cités et aux populations du monde supérieur, pourrait-elle être pour moi une compagne convenable, au cas où son affection serait sujette au changement ou empoisonnée par la jalousie? Ces pensées, qu'il me faut tant de mots pour exprimer, passèrent rapidement dans mon esprit et décidèrent ma réponse.
—Zee,—dis-je de la voix la plus douce que je pus trouver, et pressant avec respect mes lèvres sur cette main dans l'étreinte de laquelle disparaissait ma main captive,—Zee, je ne puis trouver de mots pour vous dire combien je suis touché et honoré par un amour si désintéressé et si prêt à tous les sacrifices. Ma meilleure réponse sera une entière franchise. Chaque pays a ses habitudes. Les habitudes du vôtre ne me permettent pas de vous épouser; celles de mon pays sont également opposées à une union entre des races si différentes. D'autre part, bien que je ne manque pas de courage parmi les miens, ou au milieu des dangers qui me sont familiers, je ne puis, sans un frisson d'horreur, penser à construire notre demeure nuptiale dans un si horrible chaos, où tous les éléments, le feu, l'eau, et les gaz méphitiques sont en guerre les uns contre les autres; où, tandis que vous seriez occupée à fendre des rochers ou à verser du vril dans les lampes, je serais dévoré par un krek, que vos opérations auraient fait sortir de son repaire. Moi, simple Tish, je ne mérite pas l'amour d'une Gy si brillante, si docte, si puissante que vous. Non, je ne mérite pas cet amour, car je ne puis y répondre.
Zee laissa tomber ma main, se redressa, et se détourna pour cacher son émotion; puis elle glissa sans bruit vers la porte et se retourna sur le seuil. Tout à coup et comme saisie d'une nouvelle pensée, elle revint vers moi et me dit tout bas:—
—Tu m'as dit que tu me parlerais avec une entière franchise. Réponds donc avec une entière franchise à cette question: Si tu ne peux m'aimer, en aimes-tu une autre?
—Certainement non.
—Tu n'aimes pas la sœur de Taë?
—Je ne l'avais jamais vue avant hier au soir.