Je tremble encore en pensant à ce que j'aurais pu répondre, au danger que je courais d'être réduit en cendres, quand la clarté de la fontaine de naphte fut obscurcie par l'ombre de deux ailes, et Zee, descendant par le plafond ouvert, se posa près de nous. Elle ne dit pas un mot, mais prenant mon bras dans sa puissante main, elle m'emmena, comme une mère emmène un enfant méchant, et me conduisit à travers les appartements vers l'un des corridors; de là, par une de ces machines qu'ils préfèrent aux escaliers, nous montâmes à ma chambre. Arrivés là, Zee souffla sur mon front, toucha ma poitrine de sa baguette, et je tombai dans un profond sommeil.
Quand je m'éveillai, quelques heures plus tard, et que j'entendis la voix des oiseaux dans la chambre voisine, le souvenir de la sœur de Taë, de ses doux regards, et de ses paroles caressantes me revint à l'esprit; et il est si impossible à un homme né et élevé dans notre monde de se débarrasser des idées inspirées par la vanité et l'ambition, que je me mis d'instinct à bâtir de hardis châteaux en l'air.
—Tout Tish que je suis,—me disais-je,—tout Tish que je suis, il est clair que Zee n'est pas la seule Gy que je puisse captiver. Évidemment je suis aimé d'une Princesse, la première jeune fille de ce pays, la fille du Monarque absolu dont ils cherchent si inutilement à déguiser l'autocratie par le titre républicain de premier magistrat. Sans la soudaine arrivée de cette horrible Zee, cette Altesse Royale m'aurait certainement demandé ma main, et quoiqu'il puisse très bien convenir à Aph-Lin, qui n'est qu'un ministre subordonné, un Commissaire des Lumières, de me menacer de la destruction si j'accepte la main de sa fille, cependant un Souverain, dont la parole fait loi, pourrait forcer la communauté à abroger la coutume qui défend les mariages avec les races étrangères et qui, après tout, est contraire à leur égalité tant vantée. Il n'est pas à supposer que sa fille, qui parle avec tant de dédain de l'intervention des parents, n'ait pas assez d'influence sur son royal père pour me sauver de la combustion à laquelle Aph-Lin prétend me condamner. Et si j'étais honoré d'une si haute alliance, qui sait.... peut-être le Monarque me désignerait-il pour son successeur? Pourquoi non? Peu de gens parmi cette race d'indolents philosophes se soucient du fardeau d'une telle grandeur. Tous seraient peut-être heureux de voir le pouvoir suprême remis entre les mains d'un étranger accompli, qui a l'expérience d'une vie plus remuante; et une fois au pouvoir quelles réformes j'introduirais! Que de choses j'ajouterais avec mes souvenirs d'une autre civilisation à cette vie réellement agréable mais trop monotone. J'aime la chasse. Après la guerre, la chasse n'est-elle pas le plaisir des rois? Quelles étranges sortes de gibier abondent dans ce monde inférieur! Quel plaisir on doit éprouver à voir tomber sous ses coups des animaux que depuis le Déluge on ne connaît plus sur la terre! Comment m'y prendrais-je? Au moyen de ce terrible vril, dans le maniement duquel je ne ferai jamais, dit-on, de grands progrès. Non, mais à l'aide d'un bon fusil à culasse, que ces ingénieux mécaniciens non seulement sauront faire, mais perfectionneront; je suis sûr d'en avoir vu un au Musée. Je crois d'ailleurs que comme roi absolu je serai peu favorable au vril, excepté en cas de guerre. À propos de guerre, il est parfaitement ridicule de resserrer un peuple si intelligent, si riche, si bien armé, dans un territoire insignifiant, suffisant pour dix ou douze mille familles. Cette restriction n'est-elle pas une pure lubie philosophique, en opposition avec les aspirations de la nature humaine, comme l'utopie qui, dans le monde supérieur, a été essayée en partie par feu M. Robert Owen, et qui a si complètement échoué. Naturellement nous n'irions pas faire la guerre aux nations voisines aussi bien armées que nos sujets; mais dans ces régions habitées par des races qui ne connaissent pas le vril et qui ressemblent, par leurs institutions démocratiques, à mes concitoyens d'Amérique. On pourrait les envahir sans offenser les nations Vril-ya, nos alliées, s'approprier leur territoire, s'étendant peut-être jusqu'aux régions les plus éloignées du monde intérieur, et régner ainsi sur un empire où le soleil ne se couche jamais. J'oubliais dans mon enthousiasme qu'il n'y a pas de soleil dans ces régions. Quant à leurs préjugés bizarres contre l'habitude d'accorder de la gloire et de la renommée à un individu remarquable, parce que la poursuite des honneurs excite des contestations, stimule les passions mauvaises, et trouble la félicité de la paix, cette doctrine est opposée aux instincts mêmes de la créature, non seulement humaine, mais de la brute, qui, si elle peut s'apprivoiser, devient sensible aux louanges et à l'émulation. Quel renom entourerait un roi qui agrandirait ainsi son empire! On ferait de moi un demi-dieu.
Je pensai aussi que c'était un autre préjugé fanatique que de vouloir régler cette vie sur la vie future, à laquelle nous croyons fermement, nous autres Chrétiens, mais dont nous ne tenons jamais compte. Je décidai donc qu'une philosophie éclairée me forçait à détruire une religion païenne, si superstitieusement contraire aux idées modernes et à la vie pratique. En rêvant à ces divers projets, je sentais que j'aurais très volontiers usé, pour réveiller mes esprits, d'un bon grog au whisky. Non pas que je sois un buveur de spiritueux, mais pourtant il y a des moments où un léger excitant alcoolique, accompagné d'un cigare, donne plus de vivacité à l'imagination. Oui, certainement, parmi ces herbes et ces fruits il doit en exister un dont on puisse extraire une agréable boisson alcoolique, et avec une côtelette d'élan (ah! quelle insulte à la science de rejeter la nourriture animale que nos plus grands médecins s'accordent à recommander au suc gastrique de l'humanité!) on passerait une heure agréable. Puis, au lieu de ces drames antiques joués par des enfants, certainement, quand je serai roi, j'organiserai un opéra moderne avec un corps de ballet pour lequel on pourra trouver, parmi les nations dont je ferai la conquête, des jeunes femmes moins formidables que ces Gy-ei, par la taille et par leur force, qui ne seront pas armées du vril, et ne voudront pas vous forcer à les épouser.
J'étais si complètement absorbé par ces idées de réforme sociale, politique, morale, et par le désir de répandre sur les races du monde inférieur les bienfaits de la civilisation du monde supérieur, que je ne m'aperçus de la présence de Zee qu'en l'entendant pousser un profond soupir et, levant les yeux, je la vis près de mon lit.
Je n'ai pas besoin de dire que, suivant les coutumes de ce peuple, une Gy peut sans manquer au décorum visiter un An dans sa chambre, mais qu'on regarderait un An comme effronté et immodeste au suprême degré, s'il entrait dans la chambre d'une Gy avant d'en avoir obtenu la permission formelle. Heureusement j'avais encore sur moi les vêtements que je portais quand Zee m'avait déposé sur mon lit. Cependant je me sentis très irrité aussi bien que choqué de sa visite et je lui demandai rudement ce qu'elle voulait.
—Parle doucement, mon bien-aimé, je t'en supplie,—dit-elle,—car je suis bien malheureuse. Je n'ai pas dormi depuis que je t'ai quitté.
—La conscience de votre honteuse conduite envers moi, l'hôte de votre père, était bien faite pour bannir le sommeil de vos paupières. Où était l'affection que vous prétendez avoir pour moi; où était cette politesse dont se vantent les Vril-ya, quand prenant avantage de la force physique, qui distingue votre sexe dans cet étrange pays, et de ce pouvoir détestable et impie que le vril donne à vos yeux et à vos doigts, vous m'avez exposé à l'humiliation, vos visiteurs réunis, devant Son Altesse Royale.... je veux dire, devant la fille de votre premier magistrat.... en m'emmenant au lit, comme un enfant méchant, et en me plongeant dans le sommeil, sans me demander mon consentement?
—Ingrat! Me reprocher ce témoignage de mon amour! Penses-tu que sans parler de la jalousie, qui accompagne l'amour jusqu'au moment béni où nous sommes sûres d'avoir gagné le cœur que nous poursuivons, je pouvais demeurer indifférente aux périls que te faisaient courir les audacieuses avances de cette sotte petite fille?
—Permettez! Puisque vous parlez de périls, il convient peut-être de vous dire que vous m'exposez au plus grand des dangers ou que vous m'y exposeriez si je me laissais aller à croire à votre amour et à accepter vos avances. Votre père m'a dit clairement que dans ce cas on me réduirait en cendres, avec aussi peu de remords que Taë a détruit l'autre jour le grand reptile, par un seul éclair de sa baguette.