APPENDICE
Essai sur les avantages à retirer de colonies nouvelles dans les circonstances présentes, par le Citoyen Talleyrand. Lu à la séance publique de l'Institut national, le 25 messidor, an V.
Les hommes qui ont médité sur la nature des rapports qui unissent les métropoles aux colonies, ceux qui sont accoutumés à lire de loin les événements politiques dans leurs causes, prévoyaient depuis longtemps que les colonies américaines se sépareraient un jour de leurs métropoles, et, par une tendance naturelle que les vices des Européens n'ont que trop accélérée, ou se réuniront entre elles, ou s'attacheront au continent qui les avoisine; ainsi le veut cette force de choses qui fait la destinée des États, et à laquelle rien ne résiste.
Si de tels événements sont inévitables, il faut du moins en retarder l'époque et mettre à profit le temps qui nous en sépare.
Des mesures désastreuses ont porté dans nos colonies la dévastation. L'humanité, la justice, la politique même, commandent impérieusement que, par des mesures fermes et sages, on s'efforce enfin de réparer ces ruines.
Mais, en même temps, ne convient-il pas de jeter les yeux sur d'autres contrées, et d'y préparer l'établissement de colonies nouvelles, dont les liens avec nous seront plus naturels, plus utiles et plus durables? car il faut bien que le système de notre gouvernement intérieur amène dans nos rapports étrangers des changements qui lui soient analogues.
L'effet nécessaire d'une constitution libre est de tendre sans cesse à tout ordonner, en elle et hors d'elle, pour l'intérêt de l'espèce humaine: l'effet nécessaire d'un gouvernement arbitraire est de tendre sans cesse à tout ordonner, en lui et hors de lui, pour l'intérêt particulier de ceux qui gouvernent. D'après ces tendances opposées, il est incontestable que rien de commun ne peut exister longtemps pour les moyens, puisque rien de commun n'existait pour l'objet.
La tyrannie s'irrite des regrets alors qu'ils se manifestent; l'indifférence ne les entend pas: la bonté les accueille avec intérêt; la politique leur cherche un contre-poids: or le contre-poids des regrets, c'est l'espoir.
Les anciens avaient imaginé le fleuve de l'oubli, où se perdaient, au sortir de la vie, tous les souvenirs. Le véritable Léthé, au sortir d'une révolution, est dans tout ce qui ouvre aux hommes les routes de l'espérance.