«Toutes les mutations,—dit Machiavel,—fournissent de quoi en faire une autre.» Ce mot est juste et profond.

En effet, sans parler des haines qu'elles éternisent et des motifs de vengeance qu'elles déposent dans les âmes, les révolutions qui ont tout remué, celles surtout auxquelles tout le monde a pris part, laissent, après elles, une inquiétude générale dans les esprits, un besoin de mouvement, une disposition vague aux entreprises hasardeuses, et une ambition dans les idées, qui tend sans cesse à changer et à détruire.

Cela est vrai, surtout quand la révolution s'est faite au nom de la liberté. «Un gouvernement libre,—dit quelque part Montesquieu,—c'est-à-dire toujours agité, etc.» Une telle agitation ne pouvant pas être étouffée, il faut la régler; il faut qu'elle s'exerce non aux dépens, mais au profit du bonheur public.

Après les crises révolutionnaires, il est des hommes fatigués et vieillis sous l'impression du malheur, dont il faut en quelque sorte rajeunir l'âme. Il en est qui voudraient ne plus aimer leur pays, à qui il faut faire sentir qu'heureusement cela est impossible.

Le temps et de bonnes lois produiront sans doute d'heureux changements; mais il faut aussi des établissements combinés avec sagesse: car le pouvoir des lois est borné, et le temps détruit indifféremment le bien et le mal.

Lorsque j'étais en Amérique, je fus frappé de voir qu'après une révolution, à la vérité très-dissemblable de la nôtre, il restait aussi peu de traces d'anciennes haines, aussi peu d'agitation, d'inquiétude; enfin qu'il n'y avait aucun de ces symptômes qui, dans les États devenus libres, menacent à chaque instant la tranquillité. Je ne tardai pas à en découvrir une des principales causes. Sans doute cette révolution a, comme les autres, laissé dans les âmes des dispositions à exciter ou à recevoir de nouveaux troubles; mais ce besoin d'agitation a pu se satisfaire autrement dans un pays vaste et nouveau, où des projets aventureux amorcent les esprits, où une immense quantité de terres incultes leur donne la facilité d'aller employer loin du théâtre des premières dissensions une activité nouvelle, de placer des espérances dans des spéculations lointaines, de se jeter à la fois au milieu d'une foule d'essais, de se fatiguer enfin par des déplacements, et d'amortir ainsi chez eux les passions révolutionnaires.

Malheureusement le sol que nous habitons ne présente pas les mêmes ressources: mais des colonies nouvelles, choisies et établies avec discernement, peuvent nous les offrir; et ce motif pour s'en occuper ajoute une grande force à ceux qui sollicitent déjà l'attention publique sur ce genre d'établissements.

Les diverses causes qui ont donné naissance aux colonies dont l'histoire nous a transmis l'origine, n'étaient pas plus déterminantes; la plupart furent beaucoup moins pures; ainsi l'ambition, l'ardeur des conquêtes, portèrent les premières colonies des Phéniciens[ [54] et des Égyptiens dans la Grèce; la violence, celle des Tyriens à Carthage[ [55]; les malheurs de la guerre, celle des Troyens fugitifs en Italie[ [56]; le commerce, l'amour des richesses, celles des Carthaginois dans les îles de la Méditerranée[ [57], et sur les côtes de l'Espagne et de l'Afrique; la nécessité, celle des Athéniens dans l'Asie Mineure[ [58], lorsqu'ils devinrent trop nombreux pour leur territoire borné et peu fertile; la prudence, celle des Lacédémoniens à Tarente, qui, par elle, se délivrèrent de citoyens turbulents; une forte politique, les nombreuses colonies des Romains[ [59], qui se montraient doublement habiles en cédant à leurs colons une portion des terres conquises, et parce qu'ils apaisaient le peuple, qui demandait sans cesse un nouveau partage, et parce qu'ils faisaient ainsi, des mécontents mêmes, une garde sûre dans le pays qu'ils avaient soumis; l'ardeur du pillage et la fureur guerrière (bien plus que l'excès de population), les colonies ou plutôt les irruptions des peuples du Nord[ [60] dans l'empire romain; une piété romanesque et conquérante, celle des Européens[ [61] dans l'Asie.

Après la découverte de l'Amérique, on vit la folie, l'injustice, le brigandage de particuliers altérés d'or, se jeter sur les premières terres qu'ils rencontrèrent. Plus ils étaient avides, plus ils s'isolaient; ils voulaient non pas cultiver, mais dévaster: ce n'étaient pas encore là de véritables colonies. Quelques temps après, des dissensions religieuses donnèrent naissance à des établissements plus réguliers: ainsi les Puritains se réfugièrent au nord de l'Amérique; les Catholiques d'Angleterre, dans le Maryland; les Quakers, dans la Pensylvanie: d'où Smith conclut que ce ne fut point la sagesse, mais plutôt les vices des gouvernements d'Europe, qui peuplèrent le nouveau monde.

D'autres grands déplacements sont dus aussi à une politique ombrageuse, ou à une politique faussement religieuse: ainsi l'Espagne rejeta de son sein les Maures; la France, les Protestants; presque tous les gouvernements, les Juifs; et partout on reconnut trop tard l'erreur qui avait dicté ces déplorables conseils. On avait des mécontents; on voulut en faire des ennemis: ils pouvaient servir leur pays; on les força de lui nuire.