Cette longue expérience ne doit pas être perdue pour nous. L'art de mettre les hommes à leur place est le premier, peut-être, dans la science du gouvernement: mais celui de trouver la place des mécontents est, à coup sûr, le plus difficile; et, présenter à leur imagination des lointains, des perspectives où puissent se prendre leurs pensées et leurs désirs, est, je crois, une des solutions de cette difficulté sociale.

Dans le développement des motifs qui ont déterminé l'établissement d'un très-grand nombre de colonies anciennes, on remarque aisément qu'alors même qu'elles étaient indispensables, elles furent volontaires; qu'elles étaient présentées par les gouvernements comme un appât, non comme une peine: on y voit surtout dominer cette idée, que les États politiques devaient tenir en réserve des moyens de placer utilement hors de leur enceinte cette surabondance de citoyens qui, de temps en temps, menaçaient la tranquillité. Ce besoin, au reste, était fondé sur une origine vicieuse: c'était, ou une première loi agraire qui suscitait de menaçantes réclamations qu'il fallait calmer, ou une constitution trop exclusive qui, faite pour une classe, faisait craindre la trop grande population des autres.

C'est en nous emparant de ce qu'ont de plus pur ces vues des anciens, et en nous défendant de l'application qu'en ont faite la plupart des peuples modernes, qu'il convient, je pense, de s'occuper, dès les premiers jours de la paix, de ce genre d'établissements, qui, bien conçus et bien exécutés, peuvent être, après tant d'agitations, la source des plus précieux avantages.

Et combien de Français doivent embrasser avec joie cette idée! combien en est-il chez qui, ne fût-ce que pour quelques instants, un ciel nouveau est devenu un besoin! et ceux qui, restés seuls, ont perdu, sous le fer des assassins, tout ce qui embellissait pour eux la terre natale; et ceux pour qui elle est devenue inféconde, et ceux qui n'y trouvent que des regrets, et ceux même qui n'y trouvent que des remords; et les hommes qui ne peuvent se résoudre à placer l'espérance là où ils éprouvèrent le malheur; et cette multitude de malades politiques, ces caractères inflexibles qu'aucun revers ne peut plier, ces imaginations ardentes qu'aucun raisonnement ne ramène, ces esprits fascinés qu'aucun événement ne désenchante; et ceux qui se trouvent toujours trop resserrés dans leur propre pays; et les spéculateurs avides, et les spéculateurs aventureux; et les hommes qui brûlent d'attacher leur nom à des découvertes, à des fondations de villes, à des civilisations; tel pour qui la France constituée est encore trop agitée, tel pour qui elle est trop calme; ceux enfin qui ne peuvent se faire à des égaux, et ceux aussi qui ne peuvent se faire à aucune dépendance.

Et qu'on ne croie pas que tant d'éléments divers et opposés ne peuvent se réunir. N'avons-nous pas vu dans ces dernières années, depuis qu'il y a des opinions politiques en France, des hommes de tous les partis s'embarquer ensemble, pour aller courir les mêmes hasards sur les bords inhabités du Scioto? ignore-t-on l'empire qu'exercent sur les âmes les plus irritables, le temps, l'espace, une terre nouvelle, des habitudes à commencer, des obstacles communs à vaincre, la nécessité de s'entr'aider remplaçant le désir de se nuire, le travail qui adoucit l'âme, et l'espérance qui la console, et la douceur de s'entretenir du pays qu'on a quitté, celle même de s'en plaindre? etc.

Non, il n'est pas si facile qu'on pense de haïr toujours: ce sentiment ne demande souvent qu'un prétexte pour s'évanouir; il ne résiste jamais à tant de causes agissant à la fois pour l'éteindre.

Tenons donc pour indubitable que ces discordances d'opinions, aussi bien que celles de caractères, ne forment point obstacle à de nouvelles colonies, et se perdront toutes dans un intérêt commun, si l'on sait mettre à profit les erreurs et les préjugés qui ont flétri jusqu'à ce jour les nombreuses tentatives de ce genre.

Il n'entre point dans le plan de ce mémoire de présenter tous les détails d'un établissement colonial, mon but n'étant que d'éveiller l'attention publique, et d'appeler sur ce sujet des méditations plus approfondies et les connaissances de tous ceux qui ont des localités à présenter.

Toutefois je ne m'interdirai point d'énoncer quelques-uns des principes les plus simples, sur lesquels ces établissements doivent être fondés; j'ai besoin de me rassurer moi-même contre la crainte de voir renouveler des essais désastreux. Je pense qu'on sentira le besoin de s'établir dans des pays chauds, parce que ce sont les seuls qui donnent des avances à ceux qui y apportent de l'industrie; dans des lieux productifs de ce qui nous manque et désireux de ce que nous avons, car c'est là le premier lien des métropoles et des colonies. On s'occupera, sans doute, à faire ces établissements vastes, pour que hommes et projets y soient à l'aise; variés, pour que chacun y trouve la place et le travail qui lui conviennent. On saura, surtout, qu'on ne laisse pas s'embarquer inconsidérément une multitude d'hommes à la fois, avant qu'on ait pourvu aux besoins indispensables à un premier établissement; et l'on se rappellera que c'est par la plus inepte des imprévoyances que les expéditions du Mississipi en 1719, et de Cayenne en 1763, ont dévoré tant de milliers de Français.

Jusqu'à présent, les gouvernements se sont fait une espèce de principe de politique de n'envoyer, pour fonder leurs colonies, que des individus sans industrie, sans capitaux et sans mœurs. C'est le principe absolument contraire qu'il faut adopter; car le vice, l'ignorance et la misère ne peuvent rien fonder: ils ne savent que détruire.