Souvent on a fait servir les colonies de moyens de punition; et l'on a confondu imprudemment celles qui pourraient servir à cette destination, et celles dont les rapports commerciaux doivent faire la richesse de la métropole. Il faut séparer avec soin ces deux genres d'établissements: qu'ils n'aient rien de commun dans leur origine, comme ils n'ont rien de semblable dans leur destination; car l'impression qui résulte d'une origine flétrie a des effets que plusieurs générations suffisent à peine pour effacer.

Mais quels seront les liens entre ces colonies nouvelles et la France? L'histoire offre des résultats frappants pour décider la question. Les colonies grecques étaient indépendantes; elles prospérèrent au plus haut point. Celles de Rome furent toujours gouvernées; leurs progrès furent presque nuls, et leurs noms nous sont à peine connus. La solution est encore aujourd'hui là, malgré la différence des temps et des intérêts. Je sais qu'il est difficile de convaincre des gouvernements qui ne savent pas sortir de l'habitude, qu'ils retireront le prix de leurs avances et de leur protection sans recourir à des lois de contraintes: mais il est certain que l'intérêt bien entendu de deux pays est le lien vrai qui doit les unir; et ce lien est bien fort lorsqu'il y a aussi origine commune: il se conserve même lorsque la force des armes a déplacé les relations. C'est ce qu'on aperçoit visiblement dans la Louisiane, restée française quoique sous la domination espagnole depuis plus de trente ans; dans le Canada, quoique au pouvoir des Anglais depuis le même nombre d'années: les colons de ces deux pays ont été Français; ils le sont encore, et une tendance manifeste les porte toujours vers nous. C'est donc sur la connaissance anticipée des intérêts réciproques, fortifiés par ce lien si puissant d'origine commune, que l'établissement doit être formé, et sur la force de cet intérêt qu'il faut compter pour en recueillir les avantages. A une grande distance, tout autre rapport devient, avec le temps, illusoire, ou est plus dispendieux que productif: ainsi, point de domination, point de monopole; toujours la force qui protége, jamais celle qui s'empare; justice, bienveillance; voilà les vrais calculs pour les États comme pour les individus; voilà la source d'une prospérité réciproque. L'expérience et le raisonnement s'unissent enfin pour repousser ces doctrines pusillanimes qui supposent une perte partout où il s'est fait un gain. Les principes vrais du commerce sont l'opposé de ces préjugés: ils promettent à tous les peuples des avantages mutuels, et ils les invitent à s'enrichir tous à la fois par l'échange de leurs productions, par des communications libres et amicales, et par les arts utiles de la paix.

Du reste, les pays propres à recevoir nos colonies sont en assez grand nombre; plusieurs rempliraient parfaitement nos vues.

En nous plaçant dans la supposition où nos îles d'Amérique s'épuiseraient, ou même nous échapperaient, quelques établissements le long de la côte d'Afrique, ou plutôt dans les îles qui l'avoisinent, seraient faciles et convenables. Un auteur recommandable par les vues qui se manifestent dans ses ouvrages, tous inspirés par l'amour du bien public, le citoyen Montlinot, dans un très-bon mémoire qu'il vient de publier, indique le long de cette côte un archipel d'îles dont plusieurs, quoique fertiles, sont inhabitées et à notre disposition.

M. le duc de Choiseul, un des hommes de notre siècle qui a eu le plus d'avenir dans l'esprit, qui déjà, en 1769, prévoyait la séparation de l'Amérique de l'Angleterre et craignait le partage de la Pologne, cherchait dès cette époque à préparer par des négociations la cession de l'Égypte à la France, pour se trouver prêt à remplacer par les mêmes productions et par un commerce plus étendu, les colonies américaines le jour où elles nous échapperaient. C'est dans le même esprit que le gouvernement anglais encourage avec tant de succès la culture du sucre au Bengale; qu'il avait, avant la guerre, commencé un établissement à Sierra Leona, et qu'il en préparait un autre à Boulam. Il est d'ailleurs une vérité qu'il ne faut pas chercher à se taire: la question si indiscrètement traitée sur la liberté des noirs, quel que soit le remède que la sagesse apporta aux malheurs qui en ont été la suite, introduira, tôt ou tard, un nouveau système dans la culture des denrées coloniales: il est politique d'aller au-devant de ces grands changements; et la première idée qui s'offre à l'esprit, celle qui amène le plus de suppositions favorables paraît être d'essayer cette culture aux lieux mêmes où naît le cultivateur.

Je viens à peine de marquer quelques positions; il en est d'autres que je pourrais indiquer également: mais, ici surtout, trop annoncer ce qu'on veut faire est le moyen de ne le faire pas. C'est d'ailleurs aux hommes qui ont le plus et le mieux voyagé, à ceux qui ont porté dans leurs recherches cet amour éclairé et infatigable de leur pays; c'est à notre Bougainville, qui a eu la gloire de découvrir ce qu'il a été encore glorieux pour les plus illustres navigateurs de l'Angleterre de parcourir après lui; c'est à Fleurieu, qui a si parfaitement observé tout ce qu'il a vu, et si bien éclairé du jour d'une savante critique les observations des autres; c'est à de tels hommes à dire au gouvernement, lorsqu'ils seront interrogés par lui, quels sont les lieux où une terre neuve, un climat facilement salubre, un sol fécond et des rapports marqués par la nature, appellent notre industrie et nous promettent de riches avantages pour le jour du moins où nous saurons n'y porter que des lumières et du travail.

De tout ce qui vient d'être exposé, il suit que tout presse de s'occuper de nouvelles colonies: l'exemple des peuples les plus sages, qui en ont fait un des grands moyens de tranquillité; le besoin de préparer le remplacement de nos colonies actuelles pour ne pas nous trouver en arrière des événements; la convenance de placer la culture de nos denrées coloniales plus près de leurs vrais cultivateurs; la nécessité de former avec les colonies les rapports les plus naturels, bien plus faciles, sans doute, dans des établissements nouveaux que dans les anciens; l'avantage de ne point nous laisser prévenir par une nation rivale, pour qui chacun de nos oublis, chacun de nos retards en ce genre est une conquête; l'opinion des hommes éclairés qui ont porté leur attention et leurs recherches sur cet objet; enfin la douceur de pouvoir attacher à ses entreprises tant d'hommes agités qui ont besoin de projets, tant d'hommes malheureux qui ont besoin d'espérance.


Mémoires sur les relations commerciales des États Unis avec l'Angleterre, par le Citoyen Talleyrand. Lu le 15 germinal, an V.

Il n'est pas de science plus avide de faits que l'économie politique. L'art de les recueillir, de les ordonner, de les juger la constitue presque tout entière; et, sous ce point de vue, elle a peut-être plus à attendre de l'observation que du génie; car, arrive le moment où il faut tout éprouver, sous peine de ne rien savoir; et c'est alors que les faits deviennent les vérificateurs de la science, après en avoir été les matériaux.