Toutefois il faut se garder de cette manie qui voudrait toujours recommencer les expériences, et ne jamais rien croire, pour avoir le droit de tout ignorer; mais on ne doit pas moins repousser cette témérité qui, dédaignant tout ce qui est positif, trouve plus commode de deviner que de voir.
Que faut-il donc? Unir sans cesse les produits de l'observation à ceux de la pensée; admettre, sans doute, les résultats que donnent certains faits généraux bien constants, bien d'accord, et vus tout entiers; mais en même temps, savoir appeler, dans les nouvelles questions et même dans les profondeurs de quelques-unes des anciennes, le secours de faits nouveaux ou nouvellement observés. Il faut se défendre des premiers aperçus, ces axiomes de la paresse et de l'ignorance; et enfin se défier beaucoup de ces principes ambitieux qui veulent tout embrasser; ou plutôt, corrigeant l'acception d'un mot dont on a tant abusé, n'appeler du nom de principe que l'idée première dans l'ordre du raisonnement, et non l'idée générale; que ce qui précède, non ce qui domine.
Plein de ces vérités auxquelles tout nous ramène, j'ai cru pouvoir présenter à la classe de l'Institut à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir quelques observations que j'ai été à portée de faire en Amérique, et dont les conséquences m'ont plus d'une fois étonné.
Je me suis persuadé que quelques-unes de ces observations, vérifiées sur toute l'étendue d'un pays longtemps encore nouveau, pourraient être apportées au dépôt de l'économie politique, et y être reçues avec l'intérêt qu'on accorde en histoire naturelle à la plus simple des productions ramassée par un voyageur sur sa route.
Malheureusement, l'esprit de système est dans les sciences ce que l'esprit de parti est dans les sociétés: il trouve les moyens d'abuser même des faits; car il les dénature, ou il en détourne les conséquences; raison de plus, non pour les dédaigner, mais pour apprendre à bien connaître et ce qu'ils sont et ce qu'ils prouvent.
On dit proverbialement qu'il ne faut pas disputer sur les faits. Si ce proverbe parvient un jour à être vrai, il restera bien peu de disputes parmi les hommes.
Un fait remarquable dans l'histoire des relations commerciales, et que j'ai été à portée de bien voir, m'a fait connaître particulièrement jusqu'à quel point il importe d'être observateur attentif de ce qui est, alors qu'on s'occupe de ce qui sera et de ce qui doit être. Ce fait est l'activité toujours croissante des relations de commerce entre les États-Unis et l'Angleterre; activité qui, par ses causes et ses résultats, n'appartient pas moins à l'économie politique qu'à l'histoire philosophique des nations.
Lorsque, après cette lutte sanglante, lutte où les Français défendirent si bien la cause de leurs nouveaux alliés, les États-Unis de l'Amérique se furent affranchis de la domination anglaise, toutes les raisons semblaient se réunir pour persuader que les liens de commerce qui unissaient naguère ces deux portions d'un même peuple allaient se rompre, et que d'autres liens devaient se former: le souvenir des oppressions qui avaient pesé sur les Américains; l'image plus récente des maux produits par une guerre de sept ans; l'humiliation de dépendre de nouveau, par leurs besoins, d'un pays qui avait voulu les asservir; tous les titres militaires subsistant dans chaque famille américaine pour y perpétuer la défiance et la haine envers la Grande-Bretagne.
Que si l'on ajoute ce sentiment si naturel qui devait porter les Américains à s'attacher par la confiance aux Français, leurs frères d'armes et leurs libérateurs; si l'on observe que ce sentiment s'était manifesté avec force lorsque la guerre se déclara entre l'Angleterre et la France; qu'à cette époque les discours du peuple américain, la grande majorité des papiers publics, les actes mêmes du gouvernement, semblaient découvrir une forte inclination pour la nation française et une aversion non moins forte pour le nom anglais; toutes ces raisons si puissantes de leur réunion doivent entraîner vers ce résultat, que le commerce américain était pour jamais détourné de son cours, ou que, s'il inclinait du côté de l'Angleterre, il faudrait bien peu d'efforts pour l'attirer entièrement vers nous; dès lors de nouvelles inductions sur la nature des rapports entre la métropole et les colonies, sur l'empire des goûts et des habitudes, sur les causes les plus déterminantes de la prospérité du commerce, sur la direction qu'il peut recevoir des causes morales combinées avec l'intérêt, et, en dernière analyse, beaucoup d'erreurs économiques.
L'observation, et une observation bien suivie, peut seule prévenir ces erreurs.