Quiconque a bien vu l'Amérique ne peut plus douter maintenant que dans la plupart de ses habitudes elle ne soit restée anglaise; que son ancien commerce avec l'Angleterre n'ait même gagné de l'activité, au lieu d'en perdre, depuis l'époque de l'indépendance des États-Unis, et que, par conséquent, l'indépendance, loin d'être funeste à l'Angleterre, ne lui ait été à plusieurs égards avantageuse.
Un fait inattaquable le démontre. L'Amérique consomme annuellement plus de trois millions sterling de marchandises anglaises; il y a quinze ans elle n'en consommait pas la moitié; ainsi, pour l'Angleterre, accroissement d'exportation d'objets manufacturés et, de plus, exemption des frais de gouvernement. Un tel fait, inscrit dans les registres de la douane, ne peut être contesté; mais, on l'a déjà dit, il n'est point de fait dont on n'abuse. Si l'on regardait celui-ci comme une suite nécessaire de toute rupture des colonies, même des colonies à sucre, avec la métropole, on se tromperait étrangement. Si, d'autre part, on voulait croire qu'il tient uniquement à des causes passagères, et qu'il est facile d'obtenir un résultat opposé, on ne se tromperait pas moins. Pour échapper à l'une et l'autre erreur, il ne s'agit que de bien connaître et de bien développer les causes du fait.
Il faut se hâter de le dire, la conduite irréfléchie de l'ancien gouvernement de France a, plus qu'on ne pense, préparé ce résultat favorable à l'Angleterre. Si, après la paix qui assura l'indépendance de l'Amérique, la France eût senti tout le prix de sa position, elle eût cherché à multiplier les relations qui pendant la guerre s'étaient heureusement établies entre elle et ses alliés, et qui s'étaient interrompues avec la Grande-Bretagne: alors, les anciennes habitudes étant presque oubliées, on eût pu du moins lutter avec quelque avantage contre tout ce qui pouvait les rappeler. Mais que fit la France à cette époque? Elle craignit que ces mêmes principes d'indépendance qu'elle avait protégés de ses armes chez les Américains ne s'introduisissent chez elle, et à la paix elle discontinua et découragea toutes relations avec eux. Que fit l'Angleterre? Elle oublia ses ressentiments, et rouvrit promptement ses anciennes communications, qu'elle rendit plus actives encore. Dès lors, il fut décidé que l'Amérique servirait les intérêts de l'Angleterre. Que faut-il en effet pour cela? Qu'elle le veuille et qu'elle le puisse. Or, volonté et pouvoir se trouvent réunis ici.
Ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination, c'est l'intérêt. Il paraît d'abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les Américains sont portés d'inclination vers l'Angleterre; mais il ne faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peuple dépassionné, que la victoire et le temps ont amorti ses haines, et que chez lui les inclinations se réduisent à de simples habitudes: or, toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.
L'identité de langage est un premier rapport dont on ne saurait trop méditer l'influence. Cette identité place entre les hommes de ces deux pays un caractère commun qui les fera toujours se prendre l'un à l'autre et se reconnaître; ils se croiront mutuellement chez eux quand ils voyageront l'un chez l'autre; ils échangeront avec un plaisir réciproque la plénitude de leurs pensées et toute la discussion de leurs intérêts, tandis qu'une barrière insurmontable est élevée entre les peuples de différent langage, qui ne peuvent prononcer un mot sans s'avertir qu'ils n'appartiennent pas à la même patrie, entre qui toute transmission de pensée est un travail pénible, et non une jouissance; qui ne parviennent jamais à s'entendre parfaitement, et pour qui le résultat de la conversation, après s'être fatigués de leurs efforts impuissants, est de se trouver mutuellement ridicules. Dans toutes les parties de l'Amérique que j'ai parcourues, je n'ai pas trouvé un seul Anglais qui ne se trouvât Américain, pas un seul Français qui ne se trouvât étranger.
Qu'on ne s'étonne pas, au reste, de trouver ce rapprochement vers l'Angleterre dans un pays où les traits distinctifs de la constitution, soit dans l'union fédérale, soit dans les États séparés, sont empreints d'une si forte ressemblance avec les grands linéaments de la constitution anglaise. Sur quoi repose aujourd'hui la liberté individuelle en Amérique? Sur les mêmes fondements que la liberté anglaise. Sur l'habeas corpus et sur le jugement par jurés. Assistez aux séances du congrès, à celle des législatures particulières; suivez les discussions qui préparent les lois nationales: où prend-on ses citations, ses analogies, ses exemples? Dans les lois anglaises, dans les coutumes de la Grande-Bretagne, dans les règlements du Parlement. Entrez dans les cours de justice: quelles autorités invoque-t-on? Les statuts, les jugements, les décisions des cours anglaises. Certes, si de tels hommes n'ont pas une tendance vers la Grande-Bretagne, il faut renoncer à connaître l'influence des lois sur les hommes et nier les modifications qu'ils reçoivent de tout ce qui les entoure. Inutilement les noms de république et de monarchie semblent placer entre les deux gouvernements des distinctions qu'il n'est pas permis de confondre: il est clair pour tout homme qui va au fond des idées que, dans la constitution représentative de l'Angleterre, il y a de la république, comme il y a de la monarchie dans le pouvoir exécutif des Américains. Cela a été vrai surtout aussi longtemps qu'a duré la présidence du général Washington; car la force d'opinion attachée à sa personne dans toute l'Amérique représente facilement l'espèce de pouvoir magique que les publicistes attribuent aux monarchies.
La partie de la nation américaine chez qui l'on devrait rencontrer le moins de préjugés, les hommes qui réunissent l'aisance et l'instruction, ceux qui ont été les moteurs de la révolution, et qui, en soufflant dans l'âme du peuple la haine contre les Anglais, auraient dû, il semble, s'en pénétrer pour toujours; ceux-là même sont insensiblement ramenés vers l'Angleterre par différents motifs. Plusieurs ont été élevés en Europe; et, à cette époque, l'Europe des Américains n'était que l'Angleterre. Ils n'ont guère d'idées comparatives de grandeur, de puissance, d'élévation, que celles qui leur sont fournies par les objets tirés de l'Angleterre; et, surpris eux-mêmes de la hardiesse du pas qu'ils ont fait en se séparant, ils sont ramenés à une sorte de respect pour elle par tous leurs mouvements involontaires. Ils ne peuvent pas se dissimuler que, sans la France, ils n'auraient pas réussi à secouer le joug de l'Angleterre; mais, malheureusement, ils pensent que les services des nations ne sont que des calculs et non de l'attachement; ils disent même que l'ancien gouvernement de France, alors qu'il fit des sacrifices en leur faveur, agit bien plus pour leur indépendance que pour leur liberté; qu'après les avoir aidés à se séparer de l'Angleterre, il travailla sourdement à les tenir désunis entre eux, pour qu'ils se trouvassent émancipés sans avoir ni sagesse pour se conduire, ni force pour se protéger.
Ainsi les inclinations, ou, si l'on veut, les habitudes, ramènent sans cesse les Américains vers l'Angleterre; l'intérêt, bien plus encore; car la grande affaire, dans un pays nouveau, est incontestablement d'accroître sa fortune. La preuve d'une telle disposition générale s'y manifeste de toutes parts: on la trouve avec évidence dans la manière dont on y traite tout le reste. Les pratiques religieuses elles-mêmes s'en ressentent extrêmement. A cet égard, voici ce que j'ai vu; la liaison avec mon sujet ne tardera pas à se faire sentir.
On sait que la religion a conservé en Angleterre un puissant empire sur les esprits; que la philosophie même la plus indépendante n'a osé s'y déprendre entièrement des idées religieuses; que depuis Luther toutes les sectes y ont pénétré, que toutes s'y sont maintenues, que plusieurs y ont pris naissance. On sait la part qu'elles ont eue dans les grandes mutations politiques; enfin, que toutes se sont transplantées en Amérique, et que quelques-uns des États leur doivent leur origine.
On pourrait croire d'abord, qu'après leur transmigration ces sectes sont ce qu'elles étaient auparavant, et en conclure qu'elles pourraient aussi agiter l'Amérique. Quelle n'est pas la surprise du voyageur lorsqu'il les voit coexister toutes dans ce calme parfait qui semble à jamais inaltérable; lorsqu'en une même maison le père, la mère, les enfants, suivent chacun paisiblement et sans opposition celui des cultes que chacun préfère! J'ai été plus d'une fois témoin de ce spectacle, auquel rien de ce que j'avais vu en Europe n'avait pu me préparer. Dans les jours consacrés à la religion, tous les individus d'une même famille sortaient ensemble, allaient chacun auprès du ministre de son culte, et rentraient ensuite pour s'occuper des mêmes intérêts domestiques. Cette diversité d'opinions n'en apportait aucune dans leurs sentiments et dans leurs autres habitudes: point de disputes, pas même de question à cet égard. La religion y semblait être un secret individuel que personne ne se croyait le droit d'interroger ni de pénétrer. Aussi, lorsque de quelque contrée de l'Europe il arrive en Amérique un sectaire ambitieux, jaloux de faire triompher sa doctrine en échauffant les esprits, loin de trouver, comme partout ailleurs, des hommes disposés à s'engager sous sa bannière, à peine même est-il aperçu de ses voisins, son enthousiasme n'attire ni n'émeut, il n'inspire ni haine, ni curiosité; chacun enfin reste avec sa religion et continue ses affaires[ [62].