Une telle impassibilité, que ne peut ébranler le fougueux prosélytisme, et qu'il ne s'agit point ici de juger, mais d'expliquer, a indubitablement pour cause immédiate la liberté et surtout l'égalité des cultes. En Amérique, aucun n'est proscrit, aucun n'est ordonné, dès lors point d'agitations religieuses. Mais cette égalité parfaite a elle-même un principe: c'est que la religion, quoiqu'elle y soit partout un sentiment vrai, y est surtout un sentiment d'habitude: toutes les ardeurs du moment s'y portent vers les moyens d'accroître promptement son bien-être; et voilà en résultat la grande cause du calme parfait des Américains pour tout ce qui n'est pas, dans cet ordre d'idées, ou moyen ou obstacle.
Remarquons, de plus, que les Américains des villes, naguère colons et dès lors accoutumés à se regarder là comme étrangers, ont dû naturellement tourner leur activité vers les spéculations commerciales, et subordonner à ces spéculations les travaux mêmes de l'agriculture, par laquelle cependant elles doivent s'alimenter. Or, une telle préférence, qui suppose d'abord un désir impatient de faire fortune, ne tarde pas à accroître ce désir: car le commerce, qui étend les rapports de l'homme à l'homme, multiplie nécessairement ses besoins; et l'agriculture, qui le circonscrit dans la famille, nécessairement aussi les réduit.
L'Amérique, dont la population est actuellement de plus de quatre millions d'habitants et augmente très-rapidement, est dans l'enfance des manufactures; quelques forges, quelques verreries, des tanneries, et un assez grand nombre de petites et imparfaites fabriques de casimir, de tricot grossier et de coton dans quelques endroits, servent mieux à attester l'impuissance des efforts faits jusqu'à ce jour, qu'à fournir au pays les articles manufacturés de sa consommation journalière. Il en résulte qu'elle a besoin de recevoir de l'Europe, non-seulement une grande partie de ce qu'elle consomme intérieurement, mais aussi une grande partie de ce qu'elle emploie pour son commerce extérieur. Or, tous ces objets sont fournis à l'Amérique si complétement par l'Angleterre, qu'on a lieu de douter si, dans les temps de la plus sévère prohibition, l'Angleterre jouissait plus exclusivement de ce privilége avec ce qui était alors ses colonies, qu'elle n'en jouit actuellement avec les États-Unis indépendants.
Les causes de ce monopole volontaire sont, au reste, faciles à assigner: l'immensité de fabrication qui sort des manufactures anglaises, la division du travail, à la fois principe et conséquence de cette grande fabrication, et particulièrement l'ingénieux emploi des forces mécaniques adaptées aux différents procédés des manufactures, ont donné moyen aux manufacturiers anglais de baisser le prix de tous les articles d'un usage journalier au-dessous de celui auquel les autres nations ont pu le livrer jusqu'à ce jour. De plus, les grands capitaux des négociants anglais leur permettent d'accorder des crédits plus longs qu'aucun négociant d'aucune autre nation ne le pourrait faire: ces crédits sont au moins d'un an, et souvent de plus. Il en résulte que le négociant américain qui tire ses marchandises d'Angleterre, n'emploie presque aucun capital à lui dans le commerce, et le fait presque tout entier sur les capitaux anglais. C'est donc réellement l'Angleterre qui fait le commerce de consommation de l'Amérique.
Sans doute que le négociant anglais doit, de manière ou d'autre, charger ses comptes de vente de l'intérêt de ses fonds dont il accorde un si long usage; mais, comme les demandes se succèdent et s'augmentent, chaque année, il s'établit une balance de payements réguliers et de crédits nouveaux qui ne laisse en souffrance qu'un premier déboursé, dont l'intérêt est à répartir sur les factures suivantes en même temps que sur les premières. Cette première dette établit, comme on voit, un lien difficile à rompre des deux côtés entre le correspondant anglais et l'Américain. Le premier craint, s'il arrêtait ses envois, de renverser un débiteur dont la prospérité est la seule garantie de ses avances: l'Américain craint de son côté de quitter un fournisseur avec lequel il y a trop d'anciens comptes à régler. Entre ces intérêts réciproques et cimentés par de longues habitudes, il est à peu près impossible à une nation tierce d'intervenir. Aussi la France est-elle réduite avec l'Amérique à quelques fournitures de denrées particulières à son sol; mais elle n'entre point en concurrence avec l'Angleterre sur la vente des objets manufacturés, qu'elle ne pourrait établir en Amérique ni à si bon compte, ni à si long terme de crédit.
Si l'on voulait objecter qu'il s'est fait pendant notre révolution de nombreuses exportations de marchandises françaises en Amérique, la réponse serait bien facile. De telles exportations n'ont rien de commun avec un commerce régulier; c'est la spéculation précipitée de ceux qui, épouvantés des réquisitions, du maximum et de tous les désastres révolutionnaires, ont préféré une perte quelconque sur leurs marchandises vendues en Amérique, au risque ou plutôt à la certitude d'une perte plus grande s'ils les laissaient en France; c'est l'empressement tumultueux de gens qui déménagent dans un incendie et pour qui tout abri est bon, et non l'importation judicieuse de négociants qui ont fait un calcul et qui le réalisent. Du reste, ces objets se sont mal vendus, et les Américains ont préféré de beaucoup les marchandises anglaises: ce qui fournit un argument de plus pour l'Angleterre dans la balance des intérêts américains.
Ainsi le marchand américain est lié à l'Angleterre, non-seulement par la nature de ses transactions, par le besoin du crédit qu'il y obtient, par le poids du crédit qu'il y a obtenu, mais encore par la loi qui lui impose irrésistiblement le goût du consommateur; ces liens sont si réels, et il en résulte des rapports commerciaux si constants entre les deux pays, que l'Amérique n'a d'échange véritable qu'avec l'Angleterre; en sorte que presque toutes les lettres de change que les Américains tirent sur ce continent sont payables à Londres.
Gardons-nous cependant, en considérant ainsi les Américains sous un seul point de vue, de les juger individuellement avec trop de sévérité; comme particuliers, on peut trouver en eux le germe de toutes les qualités sociales; mais comme peuple nouvellement constitué et formé d'éléments divers, leur caractère national n'est pas encore décidé. Ils restent Anglais, sans doute par d'anciennes habitudes, mais peut-être aussi parce qu'ils n'ont pas eu le temps d'être entièrement Américains. On a observé que leur climat n'était pas fait; leur caractère ne l'est pas davantage.
Que l'on considère ces cités populeuses d'Anglais, d'Allemands, de Hollandais, d'Irlandais, et aussi d'habitants indigènes; ces bourgades lointaines, si distantes les unes des autres; ces vastes contrées incultes, traversées plutôt qu'habitées par des hommes qui ne sont d'aucun pays: quel lien commun concevoir au milieu de toutes ces disparités? C'est un spectacle neuf pour le voyageur qui, partant d'une ville principale où l'état social est perfectionné, traverse successivement tous les degrés de civilisation et d'industrie qui vont toujours en s'affaiblissant, jusqu'à ce qu'il arrive en très-peu de jours à la cabane informe et grossière construite de troncs d'arbres nouvellement abattus. Un tel voyage est une sorte d'analyse pratique et vivante de l'origine des peuples et des États: on part de l'ensemble le plus composé pour arriver aux éléments les plus simples; à chaque journée, on perd de vue quelques-unes de ces inventions que nos besoins, en se multipliant, ont rendues nécessaires; et il semble que l'on voyage en arrière dans l'histoire des progrès de l'esprit humain. Si un tel spectacle attache fortement l'imagination, si l'on se plaît à retrouver dans la succession de l'espace ce qui semble n'appartenir qu'à la succession des temps, il faut se résoudre à ne voir que très-peu de liens sociaux, nul caractère commun, parmi des hommes qui semblent si peu appartenir à la même association.
Dans plusieurs cantons, la mer et les bois en ont fait des pêcheurs ou des bûcherons; or, de tels hommes n'ont point, à proprement parler, de patrie, et leur morale sociale se réduit à bien peu de chose. On a dit depuis longtemps que l'homme est disciple de ce qui l'entoure, et cela est vrai: celui qui n'a autour de lui que des déserts, ne peut donc recevoir des leçons que de ce qu'il fait pour vivre. L'idée du besoin que les hommes ont les uns des autres n'existe pas en lui; et c'est uniquement en décomposant le métier qu'il exerce, qu'on trouve le principe de ses affections et de toute sa moralité.