Le bûcheron américain ne s'intéresse à rien; toute idée sensible est loin de lui: ces branches si élégamment jetées par la nature, un beau feuillage, une couleur vive qui anime une partie de bois, un vert plus fort qui en assombrit un autre, tout cela n'est rien; il n'a de souvenir à placer nulle part: c'est la quantité de coups de hache qu'il faut qu'il donne pour abattre un arbre, qui est son unique idée. Il n'a point planté; il n'en sait point les plaisirs. L'arbre qu'il planterait n'est bon à rien pour lui, car jamais il ne le verra assez fort pour qu'il puisse l'abattre: c'est détruire qui le fait vivre; on détruit partout: aussi tout lieu lui est bon; il ne tient pas au champ où il a placé son travail, parce que son travail n'est que de la fatigue, et qu'aucune idée douce n'y est jointe. Ce qui sort de ses mains ne passe point par toutes les croissances si attachantes pour le cultivateur; il ne suit pas la destinée de ses productions; il ne connaît pas le plaisir des nouveaux essais; et si en s'en allant il n'oublie pas sa hache, il ne laisse pas de regrets là où il a vécu des années.
Le pêcheur américain reçoit de sa profession une âme à peu près aussi insouciante. Ses affections, son intérêt, sa vie, sont à côté de la société à laquelle on croit qu'il appartient. Ce serait un préjugé de penser qu'il en est un membre fort utile; car il ne faut pas comparer ces pêcheurs-là à ceux d'Europe, et croire que c'est comme en Europe le moyen de former des matelots, de faire des hommes de mer adroits et robustes: en Amérique, j'en excepte les habitants de Nantuket qui pêchent la baleine, la pêche est un métier de paresseux. Deux lieues de la côte, quand ils n'ont pas de mauvais temps à craindre, un mille quand le temps est incertain, voilà le courage qu'ils montrent; et la ligne est le seul harpon qu'ils sachent manier: ainsi leur science n'est qu'une bien petite ruse; et leur action, qui consiste à avoir un bras pendant à bord d'un bateau, ressemble bien à de la fainéantise. Ils n'aiment aucun lieu; et ne connaissent la terre que par une mauvaise maison qu'ils habitent; c'est la mer qui leur donne leur nourriture; aussi quelques morues de plus ou de moins déterminent leur patrie. Si le nombre leur paraît diminuer à tel endroit, ils s'en vont, et cherchent une autre patrie où il y ait quelques morues de plus. Lorsque quelques écrivains politiques ont dit que la pêche était une sorte d'agriculture, ils ont dit une chose qui a l'air brillant, mais qui n'a pas de vérité. Toutes les qualités, toutes les vertus qui sont attachées à l'agriculture, manquent à l'homme qui se livre à la pêche. L'agriculture produit un patriote dans la bonne acception de ce mot; la pêche ne sait faire que des cosmopolites.
Je viens de m'arrêter trop longtemps peut-être à tracer la peinture de ces mœurs; elle peut sembler étrangère à ce mémoire, et pourtant elle en complète l'objet, car j'avais à prouver que ce n'est pas seulement par les raisons d'origine, de langage et d'intérêt que les Américains se retrouvent si souvent Anglais (observation qui s'applique plus particulièrement aux habitants des villes). En portant mes regards sur ces peuplades errantes dans les bois, sur le bord des mers et le long des rivières, mon observation générale se fortifiait à leur égard de cette indolence, de ce défaut de caractère à soi, qui rend cette classe d'Américains plus facile à recevoir et à conserver l'impression d'un caractère étranger. La dernière de ces causes doit sans doute s'affaiblir et même disparaître, lorsque la population toujours croissante aura pu, en fécondant tant de terres désertes, en rapprocher les habitants; quant aux autres causes, elles ont des racines si profondes, qu'il faudrait peut-être un établissement français en Amérique pour lutter contre leur ascendant avec quelque espoir de succès. Une telle vue politique n'est pas sans doute à négliger, mais elle n'appartient pas à l'objet de ce mémoire.
J'ai établi que les Américains sont Anglais et par leurs habitudes et par leurs besoins; je suis loin de vouloir en conclure que par leurs inclinations ils soient restés sujets de la Grande-Bretagne. Tout, il est vrai, les ramène vers l'Angleterre industrieuse, mais tout doit les éloigner de l'Angleterre mère-patrie. Ils peuvent vouloir dépendre de son commerce, dont ils se trouvent bien, sans consentir à dépendre de son autorité, dont ils se sont très-mal trouvés. Ils n'ont pas oublié ce que leur a coûté leur liberté, et ne seront pas assez irréfléchis pour consentir à la perdre et à se laisser entraîner par des ambitions individuelles. Ils n'ont plus, il est vrai, l'enthousiasme qui détruit; mais ils ont le bon sens qui conserve. Ils ne haïssent pas le gouvernement anglais; mais ce sera sans doute à condition qu'il ne voudra pas être le leur. Surtout ils n'ont garde de se haïr entre eux; ensemble ils ont combattu, ensemble ils profitent de la victoire. Partis, factions, haines, tout a disparu[ [63]: en bons calculateurs, ils ont trouvé que cela ne produisait rien de bon. Aussi personne ne reproche à son voisin ce qu'il est; chacun cherche à le tourner à son avantage: ce sont des voyageurs arrivés à bon port, et qui croient au moins inutile de se demander sans cesse pourquoi l'on s'est embarqué et pourquoi l'on a suivi telle route.
Concluons. Pour parvenir à la preuve complète du fait que j'avais avancé sur les relations des Américains avec la Grande-Bretagne, il a fallu repousser les vraisemblances, écarter les analogies; donc, dans les sciences positives surtout, il importe, sous peine de graves erreurs, de se défendre de ce qui n'est que probable.
Ce fait lui-même bien connu pouvait conduire à de faux résultats; il portait à croire que l'indépendance des colonies était un bien pour les métropoles: mais en remontant à ses véritables causes, la conséquence s'est resserrée. Maintenant on n'est plus en droit d'y voir autre chose, si ce n'est que l'indépendance des États-Unis a été utile à l'Angleterre, et qu'elle le serait à tous les États du continent qui, d'une part, offriraient les mêmes avantages à des colonies du même genre, et, de l'autre, seraient secondés par les mêmes fautes de leurs voisins.
Le développement des causes de ce fait a amené beaucoup de conséquences ultérieures.
En parcourant ces causes on a dû conclure successivement:
1o Que les premières années qui suivent la paix décident du système commercial des États; et que s'ils ne savent pas saisir le moment pour la tourner à leur profit, elle se tourne presque inévitablement à leur plus grande perte;
2o Que les habitudes commerciales sont plus difficiles à rompre qu'on ne pense, et que l'intérêt rapproche en un jour et souvent pour jamais ceux que les passions les plus ardentes avaient armés pendant plusieurs années consécutives;