Sur ce terrain, deux ordres de l'État se trouvaient en présence d'une manière hostile.
Mais il restait un autre ordre, dont la conduite dans un tel moment devait décider des choses. Cet ordre était le clergé. Le clergé était encore respecté, sinon vénéré; il était riche, il se rattachait par des liens divers à toutes les classes de la société, et c'était sur lui surtout qu'avaient les yeux fixés cette grande masse apathique d'hommes tranquilles qui sont toujours longtemps à hésiter entre les partis extrêmes; il avait déjà tâché de trouver quelque compromis entre les classes privilégiées et leurs antagonistes, mais n'avait encore pris parti ni pour les uns, ni pour les autres. Le moment était venu où l'hésitation ne pouvait se prolonger.
XIII
M. de Talleyrand, quoique récemment promu à une haute dignité ecclésiastique, était déjà l'un des membres les plus influents du clergé. Il avait été privé, par un préjugé nobiliaire, de la position à laquelle sa naissance lui donnait droit dans les rangs de la haute aristocratie. Il avait depuis longtemps décidé que, par ses efforts et ses talents personnels, il obtiendrait une autre position au moins aussi élevée. Ainsi que nous l'avons fait remarquer, ses idées, au moment de son élection, étaient libérales, quoique modérées, et, en même temps, il connaissait assez le caractère de Louis XVI pour savoir que ce monarque n'accorderait jamais sincèrement et ne refuserait jamais résolûment aucune concession demandée avec persistance. Par conséquent, en partie avec la conviction qu'il faisait ce qui était meilleur pour le public, et en partie aussi avec la persuasion qu'il faisait ce qui était meilleur pour lui personnellement, il se sépara hardiment du reste de sa famille (très-dévouée au comte d'Artois, ainsi qu'à Marie-Antoinette), et travailla avec une infatigable énergie à entraîner du côté du tiers le corps auquel il appartenait.
Il possédait les talents et les avantages les plus nécessaires pour y réussir. Sa courtoisie naturelle flattait les curés; ses connaissances variées captivaient les plus instruits de ses confrères; sa naissance élevée lui donnait l'oreille des grands dignitaires ecclésiastiques; et enfin une majorité de son ordre, poussée par ses efforts et son adresse, se joignit au tiers-état, le 22 juin, dans l'église Saint-Louis.
A dater de ce moment la question, jusqu'alors douteuse, fut décidée; car on n'a jamais vu le clergé et les communes s'associer sans être vainqueurs. Ce fut donc en vain que, dès le jour suivant, le descendant de Louis XIV, dans toute la pompe de la royauté et en présence des trois ordres,—qu'il avait convoqués pour ce jour-là,—dénonça la conduite que le tiers-état avait poursuivie, annula ses décisions et le menaça de son déplaisir souverain. Le tiers-état résista; le roi se repentit, se rétracta et, montrant qu'il n'avait aucune volonté, perdit toute autorité. Ainsi, le 27 juin, les états généraux, désignés, à partir de ce moment, par le titre qui avait déjà été pris par les communes (l'Assemblée nationale), tinrent leurs délibérations ensemble, et les trois ordres furent confondus.
XIV
Mais un pas restait à faire pour légaliser la révolution et ses progrès. Chaque député, au moment de son élection, avait reçu de ceux qui l'avaient nommé une sorte de mandat ou d'instruction. De telles instructions, de tels mandats, donnés à une époque où l'on pouvait à peine prévoir l'état de choses qui, depuis, s'était produit, limitaient ou semblaient limiter l'action d'un député aux points particuliers qui avaient spécialement attiré l'attention de ceux qui l'avaient nommé. Le parti conservateur prétendait que ces mandats étaient impératif; le parti libéral soutenait qu'ils ne l'étaient pas. D'après la première supposition, les états généraux ne pouvaient que donner satisfaction à quelques griefs; suivant l'autre, ils pouvaient créer un système de gouvernement tout à fait nouveau. L'évêque d'Autun, dans le premier discours qu'il fit à l'Assemblée nationale (discours qui produisit un effet considérable), parla en faveur de sa liberté et de celle de ses collègues, et ses vues, comme il était naturel, furent assez facilement adoptées par un corps qui, sentant sa force, avait à définir lui-même son pouvoir. De sorte qu'à l'adoption de deux grandes décisions,—l'une changeant les états généraux en Assemblée nationale, l'autre étendant et fixant l'autorité de cette assemblée,—décisions qui, quels que soient leurs autres résultats, furent au moins fatales au pouvoir et à l'influence de la classe à laquelle il appartenait par sa naissance, mais dont il avait été, malgré lui, exclu dans son enfance,—fut attaché d'une manière ineffaçable le nom de ce cadet infirme que la maison princière de Périgord avait traité avec dédain et qu'elle continuait à déshériter.
XV
Il n'y avait plus rien désormais pour empêcher les travaux de l'Assemblée nationale, et elle les commença avec une application sérieuse et avec zèle, sinon avec prudence. L'un de ses premiers actes fut de choisir un comité de huit membres, chargé de dresser un projet de constitution qui devait être ensuite soumis à l'Assemblée. L'évêque d'Autun fut immédiatement placé à la tête de ce comité, pris dans l'élite de la chambre, et dont les travaux avaient une si haute importance. Il avait pour tâche de faire passer dans la pratique les spéculations politiques du dix-huitième siècle. Les choses, toutefois, avaient commencé d'une manière trop violente pour qu'elles pussent continuer ainsi paisiblement; et, comme le succès du parti populaire avait été jusqu'alors obtenu en bravant la couronne, on devait s'attendre à ce que la couronne saisît avec hardiesse la première occasion qui se présenterait pour recouvrer son autorité. Un effort de ce genre, fait à propos, aurait pu réussir; mais ni Louis XVI ni aucun des conseillers en qui il se confiait ne possédait cet instinct des affaires politiques qui est le ressort de l'action, inspirant aux hommes la résolution de faire ce qu'il faut au moment où il le faut.