Il a souvent été facile d'écraser une révolution à ses débuts, car, à un tel moment, même les plus ardents de ses promoteurs agissent avec faiblesse et ont des doutes quant à la politique qu'ils poursuivent. Il a souvent été possible d'arrêter une révolution dans cette phase suivante de sa marche où les modérés sont révoltés par quelque excès ou les enthousiastes refroidis par quelque désappointement; mais une révolution est invincible alors que, commencée avec hardiesse, elle n'a été ni entravée par le malheur ni souillée par la violence.

Néanmoins, ce fut juste à un tel moment et dans de telles circonstances que l'infortuné Louis XVI, guidé principalement par la fatale influence de son frère, après avoir peu à peu entouré de troupes Versailles et la capitale, bannit soudainement M. Necker (10 juillet), dont la disgrâce fut immédiatement considérée comme la défaite de ceux qui conseillaient au roi de raffermir son autorité par des concessions, et le triomphe de ceux qui voulaient qu'il la regagnât et la rétablît par la force. Mais les mesures qui devaient suivre cet acte étaient encore suspendues lorsqu'une formidable insurrection éclata à Paris. Une partie des soldats fit cause commune avec le peuple. La Bastille fut prise et son commandant mis à mort, la populace parvint à se procurer des armes, le prévôt ou maire de la cité fut assassiné, tandis que l'armée, qui avait été convoquée avec tant d'ostentation au champ de Mars et à Saint-Denis, restait témoin inactif de l'insurrection que ce déploiement de troupes avait provoquée. Les résultats furent ceux qui suivent ordinairement les actes violents des hommes faibles: Louis XVI se soumit; M. Necker fut rappelé; le comte d'Artois émigra.

Ce fut la fortune de M. de Talleyrand en tout temps, non-seulement de quitter, au commencement de son déclin, un parti qui allait tomber, mais encore de se tenir ferme dans les rangs du parti qui s'élevait au moment même où s'engageait la lutte qui devait conduire au succès. C'est ce qu'on vit pendant la contestation que nous venons de décrire. Pendant tout le temps de ce dissentiment, l'évêque d'Autun fut parmi les plus déterminés à maintenir les droits de la nation contre les desseins de la cour. Sa décision et son courage n'ajoutèrent pas peu à la réputation qu'il avait déjà conquise par ses talents. Nous trouvons son nom, par conséquent, à la tête de la liste d'un petit nombre d'hommes éminents[ [11] que l'Assemblée, entourée de préparatifs hostiles pour rétablir le despotisme qui avait été aboli, chargea de compléter et d'établir de suite la constitution qui avait été promise, et que l'on n'avait pas évidemment l'intention d'accorder. C'était un défi qui avait sa hardiesse, mais qui, tout bien considéré, était peut-être de la prudence.

Le travail de ces hommes d'État, toutefois, n'était pas facile, même après que leur cause eut triomphé, car les victoires politiques laissent souvent les vainqueurs,—dans l'excès de leurs passions et l'exagération de leurs principes,—ennemis plus acharnés que ceux dont ils ont triomphé. Tel était alors le cas.

XVI

Dans le triomphe du moment, toutes les idées modérées furent mises de côté et remplacées par un enthousiasme aveugle en faveur des changements les plus brusques. Et cette excitation n'était pas produite simplement par les calculs vulgaires de l'intérêt personnel,

par d'égoïstes espérances agitant l'esprit de gens qui espéraient améliorer leur propre condition: des émotions plus nobles et plus élevées faisaient palpiter d'un généreux enthousiasme le cœur de ceux-là même qui n'avaient que des sacrifices à faire. «Nos âmes,» dit Ségur aîné, «étaient alors enivrées d'une douce philanthropie, qui nous portait à chercher avec passion les moyens d'être utiles à l'humanité, et de rendre le sort des hommes plus heureux.» Le 4 août, «jour mémorable pour un parti,» observe M. Mignet, «comme la Saint-Barthélemi de la propriété, et pour l'autre comme la Saint-Barthélemi des abus,» les corvées personnelles, les obligations féodales, les immunités pécuniaires, les corporations de métiers, les priviléges seigneuriaux, les cours de loi, tous les droits municipaux et provinciaux,—tout le système de judicature basé sur l'achat et la vente des charges judiciaires, système qui, chose étrange à dire, quoique absurde en théorie, avait jusqu'alors produit dans la pratique des magistrats instruits, capables et indépendants,—en un mot, presque toutes les institutions qui formaient la charpente du gouvernement et de la société par toute la France furent balayées sans hésitation, d'après l'avis et à la demande des premiers magistrats et des premiers nobles du pays; ils ne considérèrent pas assez que ceux qui détruisent d'un seul coup toutes les lois existantes (quelles que soient ces lois), détruisent en même temps toutes les associations d'idées qui gouvernaient jusque-là l'esprit du peuple;—c'est-à-dire toutes les habitudes d'obéissance, tous les sentiments spontanés de respect et d'affection, sans lesquels une forme de gouvernement n'est tout simplement qu'une idée sur le papier.

Plus tard, M. de Talleyrand, parlant de cette époque, disait, avec cette forme concise et pittoresque qui le caractérise: «La Révolution a désossé la France.» Mais il est plus aisé d'être le critique spirituel d'événements accomplis, que d'être acteur froid et impartial dans des événements qui suivent leur cours; et, au temps auquel je fais allusion, l'évêque d'Autun était, sans aucun doute, parmi les plus pressés de détruire les traditions qui sont la base d'une communauté, et de proclamer les théories qui captivent la populace. L'abolition en masse d'institutions qui devaient avoir en elles-mêmes quelque chose de bon et qui méritaient d'être conservées (sans cela elles n'auraient jamais produit une société grande et raffinée, honorablement désireuse de réformer ses propres défauts), cette abolition, dis-je, fut sanctionnée par son vote; et les «droits de l'homme,» dont l'établissement fit si peu pour assurer la propriété ou la vie du citoyen, furent proclamés dans les termes qu'il suggéra.

Il est difficile de concevoir comment un homme d'État si froid et si sagace avait pu croire qu'une vieille société pourrait être bien gouvernée par des lois entièrement nouvelles, ou que la liberté pratique pouvait être fondée sur une déclaration de principes abstraits.

Quoi qu'il en soit, un esprit sain n'échappe pas toujours à une folie épidémique; pas plus qu'un corps sain à une maladie qui a ce même caractère. Du reste, à des époques où censurer des changements inutiles vous fait passer pour être le protecteur, et souvent le soutien, d'abus invétérés, personne ne réalise ou ne peut espérer réaliser juste ses propres idées. Les hommes agissent en masse: le désir qu'éprouve l'un des partis de marcher en avant est réglé et modéré par la force d'opposition d'un autre parti: pour poursuivre une politique, il peut être utile de feindre une passion si on ne l'éprouve pas en réalité; et un homme habile peut excuser sa participation à un enthousiasme absurde en faisant observer que c'était là le seul moyen de vaincre des préjugés plus absurdes encore.