Tout, hors l'esprit militaire.

LE GOUVERNEUR.

Voilà une chose admirable. La fin des empires s'annonce généralement par la mollesse et la lâcheté. Le vôtre, au contraire, après plus de douze siècles d'existence, revient au point d'où il est parti. Si cela se soutient, la France deviendra un second empire romain; la terre entière lui sera soumise. Puissent les sciences et la littérature se régénérer également dans son sein! sans cela, sa gloire seroit bien triste et bien funeste.

M. DE MONTAGNAC.

Rassurez-vous. Celui qui renouvelle les bases politiques de l'Europe, saura bien rallumer la lumière du génie. Déjà des couronnes de gloire sont suspendues dans l'arêne, et sollicitent de toutes parts l'émulation des athlètes. Sans doute, les premiers combats ne seront pas signalés par une grande célébrité, mais bientôt les favoris de Mars deviendront ceux de Minerve; et la littérature, après de longs jours de tristesse et de deuil, reparoîtra plus brillante que jamais.

Tandis que je parlois, le gouverneur observoit la hauteur du soleil. «Voici, me dit-il, l'heure du conseil qui s'assemble aujourd'hui. Je vous quitte pour m'y rendre; continuez votre promenade, je viendrai vous rejoindre aussitôt que je serai libre.» En montant le coteau, je vis plusieurs groupes d'enfans qui paroissoient chercher des fraises, et qui accoururent à moi aussitôt qu'ils m'eurent apperçu. Dès qu'ils m'eurent approché, ils me tendirent la main d'un air suppliant. Je crus d'abord qu'ils me demandoient l'aumône; et, quoiqu'un peu surpris de trouver ici des mendians, je leur donnai quelques pièces de monnoie; mais en les voyant sourire et jeter cet argent, je réfléchis qu'ils n'avoient aucune idée de sa valeur, et que par conséquent ce ne pouvoit être de l'argent, mais des sucreries dont je leur avois déjà fait connoître le prix, qu'ils me demandoient.

Tous ces enfans joignoient aux graces de leur âge une bonté qui ne l'accompagne pas toujours. Plusieurs d'entr'eux pouvoient à peine marcher; quelques-uns avoient été enlevés de leurs berceaux. Les plus forts se relayoient pour porter ceux-ci, les autres étoient conduits par la main. La plus aimable bienveillance animoit toute cette charmante jeunesse. C'étoit le printems d'une année de l'âge d'or.

Les corbeilles remplies de fraises parfumées me furent présentées par les jeunes garçons; les filles étoient derrière et osoient à peine se faire voir. Peu-à-peu leur pudeur enfantine s'évanouit, et ces timides Galatées, après s'être cachées derrière les saules, s'enhardirent par degrés, et finirent par donner des leçons de hardiesse à leurs petits compagnons.

Lorsque ces enfans se furent un peu familiarisés avec moi, je des rai recevoir de leur ingénuité quelques éclaircissemens sur les mœurs domestiques. A peine m'eurent-ils compris qu'ils s'empressèrent à l'envi de me satisfaire. Le babil, souvent coupé, mais jamais disputé, passoit en riant d'une bouche à l'autre. Il ne tarissoit pas sur l'amour qu'ils avoient pour leurs parens, sur les témoignages de tendresse qu'ils en recevoient chaque jour, sur leur vénération pour l'Etre-Suprême qu'ils commençoient déjà à appercevoir au-dessus d'eux, et sur leur profonde soumission à ses sages lois. J'étois touché jusqu'aux larmes de l'expression naïve de ces sentimens. Au milieu de cette scène attendrissante arrive le gouverneur. Il changea de figure en voyant ces enfans auprès de moi, et d'une voix sévère, il leur ordonna de se retirer. Etonné d'une altération aussi subite, je crus en entrevoir le motif, et je ne dus pas le dissimuler. «Vous sortez du conseil, lui dis-je, ma présence ici commenceroit-elle à lui donner de l'inquiétude?»

LE GOUVERNEUR.