Ces réflexions s'accumulèrent dans mon sein au moment de quitter mes hôtes, et je m'écriai: «Adieu, dignes habitans d'une terre céleste; adieu, peuple vraiment chéri de Dieu: persistez dans votre sage sévérité, repoussez sans pitié le téméraire qui prétendroit violer votre asile. Vous vous livrez maintenant sans crainte aux désirs de la nature, réglés par la raison; vos chastes épouses ne connoissent d'autres plaisirs que leurs devoirs; vos filles modestes n'écoutent d'autre amant que celui qui doit être leur mari; vous n'avez ni maîtres, ni esclaves, et vous êtes exempts d'orgueil comme de bassesse. Tout seroit bouleversé si vous permettiez à l'étranger de s'établir parmi vous. Plus de mœurs, plus d'innocence, plus de bonheur; un vain babil, un stérile étalage, des dehors imposteurs remplaceroient ce qu'il y a de plus précieux au monde, la probité chez les hommes, la pudeur parmi les femmes.»
Je m'élevai dans les airs aux yeux étonnés des habitans du vallon. Des cris d'admiration se mêlèrent aux vœux pour mon heureux voyage, exprimés en chants harmonieux. J'avois cessé de paroître à leurs regards, que la ravissante mélodie retentissoit encore à mon oreille. Je suis descendu, toujours poursuivi par les accens célestes. Toutes les choses merveilleuses que je venois de voir et d'entendre m'avoient tellement ravi, qu'en touchant la terre, je crus me réveiller et sortir d'un rêve qui m'avoit transporté dans les cieux. Lorsque l'illusion fut dissipée, et que je fus bien convaincu de la réalité de mon voyage, mon premier soin fut d'en rédiger la relation; c'est celle qu'on vient de lire. Elle est très-imparfaite sous plusieurs rapports, et l'eût été moins si j'avois eu la liberté de faire un second voyage dans ce paradis terrestre. J'avoue que l'amour de la science n'eût pas été mon principal motif pour l'entreprendre. Lorsque le cœur est pleinement satisfait, l'esprit n'a pas de désirs; et il n'est aucun moment de ma vie où j'aie été aussi complètement heureux que dans le Vallon aérien. Puisque je ne puis prétendre à le revoir, je vais du moins m'entretenir des souvenirs que m'a laissés ce séjour enchanteur, en relisant ses annales que je copie à la suite de cet écrit.
CHAPITRE PREMIER.
Annales du Vallon Aérien.
J'écris les annales du Vallon aérien: ces annales seroient sans intérêt pour les hommes de notre ancienne patrie; ils n'y verroient, ni guerres sanglantes, ni révolution terrible, ni trônes renversés, ni grands empires détruits; ils diroient: Que nous importe l'histoire d'un peuple qui n'a fait aucun bruit sur la terre? car c'est par le bruit qu'ils ont fait, que sont appréciés là-bas les peuples comme les souverains. Mais nos lecteurs seront aussi paisibles que nous; ils seront touchés du bonheur dont nous aurons joui; les grands exemples des pères serviront de modèles aux enfans, et successivement d'âge en âge, nos vertus et notre félicité passeront jusqu'à notre dernière postérité. Mais devons-nous espérer une postérité? Peut-être l'air raréfié qu'on respire dans ce Vallon n'est-il pas approprié à la vie de l'homme; peut-être la population qui habite ce lieu isolé entre le ciel et la terre disparoîtra-t-elle sans laisser de génération. Mais si cette population se perpétue, il est du moins probable que le peu de connoissances qu'elle possède se perdra faute de moyens de les entretenir. Les lumières ont fait le tour du monde; elles sont maintenant fixées en Europe dans une certaine latitude; mais les communications étant devenues plus faciles que jamais, et tous les hommes se touchant moralement, les contrées qui sont aujourd'hui dans les ténèbres, seront peut-être demain brillantes de clarté. Cette chance est inespérable ici. Si les germes de quelques connoissances que nous cultivons dans ce Vallon viennent à périr, c'est pour jamais; le sol redeviendra agreste comme il étoit avant que nous y fussions établis, et ce sera désormais sans retour. Cet avenir de ténèbres et de mort est cependant inévitable; car l'histoire de tous les peuples prouve, sans réplique, que les sciences et les arts ont une période d'accroissement, un point stationnaire, et ensuite une autre période de décadence; et cette succession est aussi générale et paroît aussi naturelle que la vie et la mort de tout ce qui existe sur la terre. Cet écrit sera donc un jour, et peut-être dans un très-petit nombre d'années, enseveli dans l'éternel abîme de l'oubli[6]: c'est dommage, car je pense qu'il seroit vraiment curieux dans quelques siècles de connoître l'origine de l'établissement de cette haute région. Mais combien cette connoissance seroit encore plus curieuse pour la terre dont nous sommes pour jamais séparés! quel incroyable roman notre histoire paroîtroit à toute l'Europe, si elle parvenoit à en être connue! comme on traiteroit le pauvre auteur de visionnaire et d'extravagant! Cependant je ne dis que la simple vérité: mes frères de ce Vallon, les seuls qui liront cet écrit, ne lui laisseroient pas un moment d'existence si je me permettois d'y mêler la moindre fiction. Je la dirai, cette vérité, sur les choses comme sur les personnes, sans être, plus que Tacite, stimulé par le desir de la louange ou retenu par la crainte du blâme.
Je commencerai par faire connoître les motifs qui m'ont amené dans ce Vallon. Cet évènement tient à l'histoire de ma vie, dont le récit trouvera sa place dans un autre lieu. Mais si tant est que la colonie aérienne subsiste et ait une postérité, cette postérité m'entendra-t-elle quand je parlerai du monde que j'ai quitté et qu'elle ne connoîtra jamais? pourra-t-elle se faire une idée de cet autre monde, soit au moral, soit au physique? l'enceinte de ce Vallon ne sera-t-il pas pour elle les bornes de la terre? comprendra-t-elle que ce Vallon n'est qu'un point imperceptible sur la vaste étendue du globe? Les cartes géographiques ne présentent de figures sensibles que pour ceux qui ont pu comparer l'objet réel avec sa représentation; il faut avoir un peu voyagé, parcouru quelques distances, visité quelques pays, pour bien rapporter ces différens objets sur la carte; et c'est ensuite, en étendant par analogie les connoissances positives qu'on a acquises, qu'on parvient à connoître nettement toutes les parties et toutes les divisions de la terre.
Mais en supposant même que notre postérité ne fût pas arrêtée par cet obstacle dans l'étude de la description du globe, les cartes que nous avons apportées, quelques soins que nous en prenions, périront sous les coups du tems ainsi que nos livres imprimés; alors cette postérité sera comme la Souris de Lafontaine; son trou sera tout l'univers. Mais laissons là l'avenir qui s'arrangera bien de lui-même: nous avons fait de notre mieux pour l'éclairer et le rendre heureux. Nos moyens sont foibles et bornés, mais ceux de la Providence sont tout-puissans; espérons qu'elle aura le même soin des enfans qu'elle a eu des pères. Après cette digression, qui ne sera pas la dernière, et que mes frères seront sûrement bien disposés à me pardonner, je viens à l'historique de mon établissement dans ce Vallon.
Je n'en suis pas un des premiers fondateurs: il y avoit déjà depuis trois ans un commencement de colonie lorsque je vins m'y réunir. Voici ce qui donna lieu à cet évènement.
Une maladie cruelle m'avoit amené a Barrèges; j'y étois depuis deux ans, l'hiver à Tarbes, l'été près de mon urne salutaire. Les eaux de ce coin des Pyrénées jouissoient d'une grande faveur depuis le voyage encore récent qu'y avoit fait le duc du Maine accompagné de Mme Scarron: la mode, plus que le besoin, y attiroit, avec le monde brillant de la cour, les gens riches des provinces voisines. Mais autant la cour de Louis XIV brilloit d'esprit, de grace et d'élégance, autant la province étoit obscurcie d'ignorance et de gaucherie[7]. Cette ligne de démarcation disparut, et il s'en forma une autre par le mélange. Le changement ne fut pas en bien, car l'ignorance provinciale étoit compensée par beaucoup de franchise et de simplicité. Ces bonnes qualités firent place au précieux et à l'affectation; le vice brillant fit rougir l'innocence; on devint ridicule en voulant imiter les manières de la cour, et l'art ne réussit qu'à défigurer la nature.
J'allois rarement dans ces assemblées où un brillant essaim de jeunes courtisans se faisoit un jeu de berner quelques nigauds, de faire des dupes au lansquenet, ou d'enlever quelque beauté novice à sa mère ou à son mari; j'aimois mieux errer au milieu de ces belles montagnes qui présentent, comme dans un tableau, une variété de culture, de productions, de couleurs que contiendroit à peine la surface de la plaine la plus étendue et la plus diversifiée. Ce qui achève de donner un aspect magique à ce tableau, ce sont les légères vapeurs qui, en s'élevant continuellement des vallées, l'enrichissent d'un vernis tel qu'il n'en a jamais paru d'aussi brillant sur les plus beaux paysages du Poussin.