Cependant la saison des eaux touchoit à sa fin; déjà les sapins des montagnes élevant leur sombre verdure pyramidale au milieu du feuillage jaunissant du hêtre, du charme et du bouleau, sembloient autant de tiges noircies et à demi consumées par le feu du tonnerre: les brillantes voitures étoient parties; il ne restoit plus que quelques habitans du pays et des environs, qui, soit par l'humidité de leurs vallées, soit par les viandes salées dont ils se nourrissent, soit par la malpropreté de leur demeure et de leurs vêtemens, soit enfin par l'habitude de marcher pieds nus dans une eau aussi froide que la neige, dont elle provient, étoient attaqués de goîtres, de rhumatismes, de paralysies et autres semblables maladies; heureusement pour eux la nature a placé le remède près du mal[8].
Avant que les communications fussent fermées par les neiges, et que les hommes eussent cédé la place aux loups et aux ours, les seuls habitans de Barrèges pendant l'hiver, je désirois beaucoup connoître deux ermites qui vivoient, disoit-on, au milieu des Pyrénées, sur le sommet presqu'inaccessible d'une de leurs montagnes. Tout le monde en parloit; mais personne ne savoit quel étoit le lieu qu'ils habitoient, ni même quel chemin y conduisoit. On m'assura que j'aurois de sûrs renseignemens sur cet objet dans un petit village peu fréquenté, situé à trois lieues de Barrèges. Je résolus d'aller m'établir pendant quelque tems dans ce village, afin d'obtenir plus aisément la confiance des habitans, et par ce moyen les éclaircissemens que je cherchois. Je colorai mon voyage du prétexte de voir quelques terres qui étoient à vendre dans l'endroit; et je m'y introduisis sous le simple vêtement d'un montagnard qui jouissoit d'un peu d'aisance dans sa fortune. Cette aisance me fournissant le moyen de faire faire quelques bons dîners aux habitans, je fus bientôt admis dans leur familiarité. J'appris alors qu'ils étoient tous de la religion réformée; et quand ils surent que je professois le même culte, ils n'eurent plus aucun secret pour moi. Celui des ermites me fut confié. C'étoient deux protestans persécutés pour leur croyance qui s'étoient réfugiés avec leur famille dans cet asile ignoré. Ils y étoient établis depuis trois années. Pendant les deux premières ils avoient entretenu de fréquentes relations avec le village pour se procurer les moyens de subsistance nécessaires; mais aussitôt que la terre les eut assurés d'une récolte suffisante et qu'ils eurent été pourvus de quelques objets indispensables, ils parurent renoncer entièrement à la société. Il y a un an, ajoutèrent les habitans du village, qu'aucun de nous n'a été chez eux, et une seule fois leur domestique est venu nous voir de leur part. Il nous a réitéré en leur nom l'offre qu'ils nous avoient déjà faite d'aller partager leur asile; et nous serons infailliblement forcés à cette émigration, si la persécution continue: nous vous invitons à vous réunir à nous dans le tems. En attendant, nous vous offrons une lettre pour nos frères communs, et un guide pour leur demeure. Je refusai la recommandation, mais j'acceptai le guide qui m'étoit indispensable, et nous partîmes dès le lendemain matin.
Après huit heures de marche, j'arrivai au pied d'un long rempart de rochers perpendiculaires d'environ trois cents toises de hauteur. Je crus alors que mon guide s'étoit trompé de route; car il me parut absolument impossible de pénétrer plus loin par celle où nous étions venus jusques-là; mais la vue de cette énorme barrière lui rendit au contraire son assurance qui commençoit à chanceler.—Me voilà maintenant hors d'inquiétude, s'écria-t-il, nous touchons au Vallon aérien; il n'y a plus que ce rocher qui nous en sépare.—Eh! comment le franchir à moins d'avoir les ailes de ces aigles qui planent au-dessus de sa cîme?—Cela ne nous sera pas tout-à-fait aussi facile qu'à ces aigles-là; mais nous y parviendrons. Commençons par laisser ici nos mulets, et armons-nous chacun d'un bâton ferré que j'ai apporté. Nous mîmes pied à terre, et je suivis mon guide qui se dirigea d'abord sur le lit d'un ruisseau qui sortoit du pied du rocher. Cette sortie étoit masquée par une épaisse fourrée d'arbustes; et ce ne fut qu'en nous baissant presque jusqu'à terre que nous pûmes avancer. Nous marchâmes ainsi courbés une cinquantaine de pas; au bout de cette distance se trouva un petit sentier très-escarpé sur la droite, que nous suivîmes pendant un quart-d'heure, et enfin nous atteignîmes une étroite corniche qui serpentoit sur les flancs du rocher. C'est là surtout que notre chaussure de corde et notre bâton ferré nous rendirent de grands services; nous le changions de main, suivant les différentes directions de la corniche, de manière à ce que le bout fût toujours appuyé sur le bord du précipice. Quelquefois la corniche se trouvoit interrompue, il falloit alors sauter d'un bord à l'autre; mon guide étoit un intrépide chasseur de chamois; cependant, lorsque nous fûmes parvenus au sommet du rocher, il avoua qu'il n'auroit point entrepris la route s'il l'avoit crue aussi périlleuse.
De ce sommet nous eûmes la vue du Vallon qui me parut avoir environ une lieue de diamètre; il étoit partout entouré d'une enceinte de rochers pareils à celui que nous venions d'escalader. Je distinguai à-peu-près vers le centre les cabanes des ermites; il falloit, pour arriver au Vallon, descendre à-peu-près autant que nous venions de monter; mais cette descente, par un sentier facile dont on pouvoit suivre de l'œil toutes les sinuosités jusqu'au commencement du Vallon, étoit exempte de toute espèce de dangers; et comme il ne restoit désormais que peu de jour, je pris le parti de congédier mon guide, afin qu'il eût le tems de descendre la corniche et de chercher un gîte sous quelque pointe de roche, avant que la nuit fût venue.
Le soleil étoit couché; l'obscurité commençoit à descendre, et déjà quelques étoiles scintilloient dans les cieux lorsque je fus rendu dans le Vallon. La plus pure sérénité promettoit une de ces nuits brillantes qu'on ne voit dans toute leur beauté que sur les lieux élevés au-dessus des grossières vapeurs de l'atmosphère. J'admirois le profond silence de ces deserts qui n'étoit interrompu que par le bruissement de quelques insectes et le gazouillement mélancolique des eaux lointaines, descendant des monts supérieurs. Bientôt des sons harmonieux vinrent frapper mon oreille: je crus d'abord que c'étoit l'effet de la chute du ruisseau sur quelques corps sonore; mais en écoutant avec attention; ô charme des arts! ô suprême ordonnateur des choses! des sons ravissans dans la tanière des ours! une musique céleste sous le pôle! Je marchai à grands pas pendant plus d'un quart-d'heure, et j'entendis alors distinctement une voix de femme qui chantoit une romance en s'accompagnant du téorbe. Une autre voix plus mâle renforçoit par intervalles les passages qui prêtoient à l'harmonie. J'étois tour-à-tour retenu par la crainte d'effrayer, et excité par le désir de voir des organes d'un concert si surprenant en pareil lieu. Un chien dont j'entendis l'aboiement me décida précipitamment à avancer.
La porte de la cabane étoit ouverte. A peine eus-je paru au-devant, que la jeune fille poussa un cri de frayeur, et que l'homme vint à moi brusquement. Il resta un moment interdit; mais, me voyant sans armes, mon chapeau à la main, et le sourire de la cordialité sur les lèvres, il se remit aussitôt.
«Qui êtes-vous, monsieur? s'écria-t-il; comment avez-vous pu pénétrer dans cette enceinte; et que venez-vous y chercher?»
Tandis qu'il me parloit, une foule d'idées confuses captivoit mon esprit: ce n'étoient pas des étrangers, c'étoient des Français qui paroissoient nés dans une classe distinguée. On m'avoit parlé de deux hommes et je n'en voyois qu'un. La jeune femme auroit-elle déguisé son sexe? mais pourquoi ce mystère? pourquoi..... Le regard de l'homme qui s'armoit de sévérité me rendit à moi-même.
«Monsieur, lui répondis-je, le seul désir de vous voir m'a conduit dans ces lieux; j'espère que vous ne trouverez pas ma curiosité indiscrète, quand vous en connoîtrez le motif. Je vous demande l'hospitalité pour cette nuit.»
Ma réponse ne parut pas le satisfaire. Il me reçut dans sa maison avec une froide politesse; mais ma démarche étant parfaitement innocente, je ne me sentis point offensé de cette froideur, et j'acceptai franchement le siège qu'il me montra de la main au-devant du feu. Des baguettes de sapin allumé éclairèrent la cabane, et je pus considérer les prétendus ermites.