L'homme qui paroissoit avoir environ cinquante ans, portoit une de ces figures caractérisées par de grandes épreuves. Lorsque la fougue de l'âge est passée, et que la lutte des passions et de la raison commence à s'affoiblir, on apperçoit au-dehors, avec le triomphe de la vertu, les cicatrices du cœur. Il reste dans les traits une empreinte d'austère mélancolie qui effarouche au premier abord; et ce n'est que lorsqu'on a mieux connu l'homme, lorsqu'on a pénétré dans son ame, qu'on s'attache à lui et qu'on l'aime.
La jeune fille, car son visage étoit évidemment celui d'une vierge, annonçoit de seize à dix-huit ans. Jamais je n'avois vu tant de beauté unie à tant de naïveté. A l'étonnement, à l'émotion, à la curiosité qui se peignoit dans tous ses traits, il étoit facile de deviner que j'étois le premier homme civilisé qui paroissoit devant elle. Sa timidité, sa pudeur et ses graces, étoient l'ouvrage de la seule nature. Il me sembla être tout-à-coup transporté au premier âge du monde et me trouver au sein de la famille de quelqu'ancien patriarche. L'habillement de l'homme étoit fait de peau d'ours; celui de la jeune fille d'une peau de brebis.
Le père, car je ne tardai pas à apprendre que la jeune personne étoit sa fille, ne s'occupa d'abord que de savoir qui j'étois, d'où je venois et par quel moyen incompréhensible j'avois escaladé l'enceinte du vallon. Je lus sur son visage que mes réponses l'avoient satisfait, et ce n'est que de ce moment que je le fus aussi moi-même. Si rien ne trouble autant l'esprit que la crainte de déplaire, il n'est rien aussi qui rende la respiration plus libre que la certitude d'être vu d'un bon œil par les personnes chez qui l'on se trouve pour la première fois.
Je ne pus m'empêcher de lui adresser à mon tour une foule de questions: voici les seuls éclaircissemens qu'il jugea à propos de me donner pour l'instant.
Il y avoit trois ans qu'ils vivoient dans ce vallon avec six autres personnes que je ne tarderois pas à voir. Le sentier qui les y avoit conduits étoit alors plus large; il leur avoit permis d'y introduire avec eux plusieurs animaux. C'étoient eux-mêmes qui avoient depuis brisé la corniche. Ils n'imaginoient pas qu'ils pussent être visités par aucun autre être vivant que les aigles et les chamois. Ces derniers animaux ne se hasardoient encore à franchir cette périlleuse route que lorsqu'ils étoient vivement poursuivis. Le retour même leur étoit impraticable, de sorte que ceux qui pénétroient dans le Vallon s'y trouvoient prisonniers pour le reste de leur vie.
Pendant notre entretien, Dina, c'étoit le nom de la jeune personne, avoit pris une quenouille et filoit au fuseau, en jetant sur moi de tems en tems, à la dérobée, quelques regards de curiosité autant que d'étonnement; l'un et l'autre sentimens étoient bien naturels à la vue de mon étrange visite et de mon habillement tout aussi étrange.
«Ah! les voilà,» s'écria-t-elle tout-à-coup. A l'instant la porte s'ouvre, et je vois entrer deux hommes qui me parurent un père et son fils. L'un et l'autre avoient de ces belles figures à la Henri IV, qui respirent la franchise et attirent la confiance. Ils étoient également vêtus de peaux de bêtes, et portoient sur leur épaule des outils d'agriculture qu'ils allèrent déposer dans une pièce voisine de celle où nous étions.
Tous deux en m'appercevant poussèrent un cri de surprise; mais le plus âgé reprit sa gaîté ordinaire aussitôt qu'il eut observé la tranquillité de son ami. «Monsieur, dit-il, vous êtes apparemment venu ici sur le dos de quelqu'aigle. J'imagine que votre étonnement est égal au nôtre, et que vous ne vous attendiez guères à trouver des hommes si près du ciel.»
Tandis que je lui répétois l'histoire de mon voyage, on apprêtoit le souper dans la pièce voisine, et peu de tems après il fut servi.
Je m'attendois à un très-frugal repas de racines; mais une jeune femme, qui paroissoit être la domestique, garnit la table d'un plat de belles truites, de pain blanc et de bouteilles de bierre faite dans le Vallon.