«Vous voyez, me dit Siméon, c'est ainsi que se nommoit celui des ermites que j'avois vu le dernier, que si notre désert ressemble à celui de la Thébaïde, nous ne vivons cependant pas tout-à-fait comme des anachorètes.» J'en convins, et ils purent s'appercevoir aussi à mon appétit que je me serois difficilement contenté d'un repas de racines; ce qui n'étoit pas étonnant après une route aussi longue et aussi pénible.
Après le souper on se remit en cercle autour du feu. Je cherchois à plaire à mes hôtes, et je crus n'y mieux parvenir qu'en mettant la conversation sur les nouvelles politiques, qui, depuis si long-tems, leur étoient absolument inconnues; mais, à ma grande surprise, je fus interrompu dès les premiers mots par Antonin; ainsi se nommoit le plus âgé des deux solitaires. «Eh! que nous importent, me dit il, les nouvelles d'une maison dont nous ne sommes plus les locataires? que nous apprendriez-vous? des villes incendiées, des pays dévastés, le sang répandu de plusieurs milliers d'hommes, et toutes ces horreurs-là en échange de quelques lieues de terrain qui repasseront au même prix, le lendemain, à leurs premiers propriétaires ou à d'autres? parlez-nous des sciences, de la littérature, des arts; voilà les seules choses dont le progrès nous intéresse, parce qu'elles font le bonheur ou du moins la consolation du genre humain.» «Pour moi, dit Siméon, je m'intéresse encore plus au sort des bons agriculteurs. Que le peuple, que le laboureur qui fait la plus nombreuse et la plus saine partie de ce peuple, soit heureux, c'est tout ce que je désire. La gloire des grands me fatiguoit autrefois; je ne respirois à mon aise qu'avec l'idée de la tranquillité et du bonheur public.»
Nous n'avions à craindre l'espionnage ni la délation des valets de Le Tellier et de Louvois, et nous pouvions dire la vérité avec franchise. Comme je savois que ces ermites étoient du nombre des victimes persécutées pour leur religion par les ordres de Louis XIV, je m'attendois à de violentes déclamations contre ce monarque; mais je vis au contraire la confirmation de cette remarque: Que la solitude amortit les passions, et surtout la haine, en fortifiant la raison. «Nous plaignons sincèrement, me dirent-ils, les rois qui veulent le bien et qui ne le font pas; ils sont entourés de tant de gens qui ont intérêt à ce que ce soit plutôt le mal qui se fasse. Il faudroit la pénétration de Dieu même pour distinguer le véritable ami du bien public parmi cette foule d'égoïstes qui ne sont occupés que d'eux-mêmes. Et quelles lumières donne-t-on aux enfans des rois pour les éclairer dans les épaisses ténèbres qui les environnent? sans contredit, le plus difficile de tous les métiers est le gouvernement d'une grande nation, et c'est celui qu'étudient le moins ceux que la fortune y a destinés. Que dis-je? Ils n'apprennent au contraire que les moyens de mal faire cette grande besogne. Qu'auroit-on à reprocher à un élève dans l'art d'Apelles qui ne seroit qu'un barbouilleur, ou à un poète qui ne seroit qu'un rimailleur, si, au lieu d'exercer une censure salutaire sur leurs défauts, on les avoit constamment érigés en beautés sublimes? En vérité, en considérant tous les obstacles qu'ils ont à surmonter, ce n'est pas de la rareté des bons rois qu'il faut être étonné, mais c'est qu'il en paroisse encore. Ce sont des phénomènes, des faveurs extraordinaires de la Providence qu'on ne peut trop admirer et trop chérir. Mais remettons cet entretien à un autre jour; vous devez avoir besoin de repos; on va vous conduire dans la cabane où vous pourrez passer tranquillement la nuit. Alors, un jeune pâtre prit plusieurs mèches de pin allumées; et, marchant devant moi, me guida vers une petite chaumière, à quelques pas de celle d'où je sortois. J'y trouvai un lit, qui, ainsi que l'intérieur de la chaumière, étoit de la plus grande propreté. Cette propreté, qui contrastoit d'une manière si remarquable avec l'habitude des habitans de ces montagnes, est le spectacle qui m'avoit le plus frappé d'abord en entrant dans la demeure des ermites, et depuis je ne l'ai vue démentie nulle part dans ce qui leur appartenoit.
CHAPITRE II.
Le lendemain je me levai avant le jour. J'étois impatient de connoître le domaine des solitaires et les conquêtes que leur industrie avoit faites sur la nature sauvage. L'air étoit calme, le ciel pur, le firmament parsemé des seules étoiles principales; le reste avoit disparu, éclipsé par l'approche du jour; il blanchissoit déjà le point de l'horizon, où le grand astre alloit se lever dans toute sa majesté. Bientôt je pus distinguer les contours du vallon. J'observai qu'il étoit découvert à l'orient, et qu'aucune montagne n'étoit interposée de ce côté dans la direction du soleil; d'où je conclus que ses premiers rayons devoient y paroître aussitôt que dans la plaine située à la même latitude. La partie du nord qui regardoit la France étoit au contraire fermée par un coteau très-élevé; c'est celui par lequel j'étois descendu. Je jugeai qu'une pareille disposition, dans l'encaissement du vallon, devoit beaucoup adoucir la vivacité de l'air de cette haute région, et que même au cœur de l'hiver, si le soleil n'étoit voilé d'aucun nuage, il y avoit tel endroit où la température étoit aussi douce qu'à Hières ou Nice.
Je marchois plongé dans les rêveries que m'inspiroit la beauté du lieu et ses bons habitans. Ma pensée se reportoit à la vallée de Tempé, au paradis terrestre, à cet âge d'or si heureux, l'une des plus belles fictions de la poésie. Je me disois: «Ces gens-ci ont vécu dans le grand monde; tout annonce qu'ils sont aussi distingués par leur naissance que par leur courage. Quelque grande infortune les a sans doute jetés dans cette solitude. Eh! quel est l'homme balotté par les événemens sur les écueils semés en si grand nombre au sein de la société, qui, pour échapper au naufrage, n'ait pas aussi songé à chercher un asile sur quelque île déserte, dans quelque coin du monde à jamais séparé du despotisme et de la servitude! mais on rêve le bonheur, et l'on pense à la fortune. Voici, peut-être, les seuls hommes qui ayent eu le courage de se rendre libres et heureux en dépit de l'opinion et des préjugés.
Cependant, le soleil doroit déjà la cîme des monts à l'occident, lorsque je me trouvai sur le bord d'un lac dont le cristal étoit clair et transparent comme l'air. Je voyois à mes pieds la truite raser le sable des profondes eaux, et loin au-dessus de ma tête, l'aigle décrire de vastes cercles dans les airs; le troupeau s'acheminoit vers la montagne, précédé des chèvres aventurières portant au cou la petite clochette, et guidé par le fils du pâtre, petit Orphée qui charmoit la marche silencieuse de ses fidèles compagnons par la vieille romance du pays.
En suivant les rives du lac, j'arrivai à la clôture d'une espèce de parc dont l'entrée étoit fermée par une porte à claire-voie. J'y rencontrai Siméon avec son fils Rubens qui me servirent de guides dans cet enclos. Si l'harmonie de la veille m'avoit frappé d'étonnement, ce que je vis à mesure que j'avançai ne m'en causa pas moins. C'étoit un jardin dans le genre chinois; mais autant au-dessus de tous ceux de cette espèce, que les grands modèles de la nature sont au-dessus des chétives copies de l'art. Qu'on se figure la distribution la plus ingénieuse des beautés du pays, des eaux, des rochers, des cavernes, des montagnes, de la verdure et des fleurs. Toutes ces choses avoient reçu des mains d'une savante industrie les combinaisons les plus pittoresques et les plus heureuses. Ici, une cascade remontoit d'un seul jet à la moitié de sa hauteur; là, l'eau tomboit en nappe disposée de manière à former aux rayons du soleil un superbe arc-en-ciel; plus loin, on passoit sous une arche de rocher qui servoit de lit au torrent. Sortant de là, on se trouvoit au milieu de blocs de granit énormes, dispersés confusément, parmi lesquels serpentoit un étroit sentier, et tout-à-coup on arrivoit à une prairie émaillée des plus belles fleurs alpines. Au bout s'élevoit un énorme rocher au bas duquel étoit une porte presqu'entièrement cachée par le lierre, la vigne et les autres arbustes qui la tapissoient. Cette porte fermoit l'entrée d'une grotte au fond de laquelle étoient deux baignoires taillées dans le même rocher, qui recevoient une source d'eau thermale de la plus grande vertu.
D'un autre côté, des allées de saules, d'acacias, de sorbiers, d'aubépines, de tilleuls, laissoient tomber des guirlandes parfumées de diverses couleurs.
Le ruisseau qui avoit disparu sous d'épais feuillages, revenoit au jour, et formoit dans le lointain différens Méandres; on le voyoit entourer de ses bras recourbés un vaste rocher. Un pont rustique, qui traversoit ici le ruisseau, s'appuyoit de l'autre bout sur ce rocher, au haut duquel on parvenoit par une suite de saillies disposées tout autour en forme de spirale. On arrivoit ainsi au sommet qui étoit applati et couvert de fleurs, parmi lesquelles on distinguoit la jolie rose sans épines. Au milieu s'élevoit un hêtre qui, étendant ses vastes rameaux, faisoit régner une agréable fraîcheur. Des sièges de mousse embrassoient le pied de l'arbre; la vue pouvoit de là se promener sur toute l'étendue du vallon.