Le même ruisseau alloit former dans la plaine une autre île plus étendue, sur laquelle paissoient quelques chamois dérobés à l'état sauvage dans l'âge le plus tendre, et que l'habitude avoit soumis à l'état domestique. Le lit du ruisseau, creusé et élargi dans cet endroit, avoit éteint en eux toute idée de liberté, et les soins les plus attentifs des maîtres leur avoient rendu la servitude aimable.

Cependant, loin d'avoir sacrifié l'utile à l'agréable, on avoit fait contribuer celui-ci à la conservation et à l'accroissement de l'autre. Les arbres, les rochers garantissoient des vents froids et destructeurs un verger et un potager situés dans la partie du vallon le plus long-tems exposée aux rayons du soleil.

Un sentier sablé avoit dirigé notre marche, et nous nous retrouvâmes, mes deux guides et moi, à l'entrée du parc, lorsque je croyois être encore au bout opposé. A quelque distance de cet enclos, je me retournai et je l'admirai davantage, en observant qu'il n'occupoit qu'une des parties du vallon la moins précieuse. Toute la partie basse de ce vallon qui recevoit l'engrais des montagnes, étoit destinée à la culture, et n'attendoit qu'un plus grand nombre de bras; les flancs étoient en prairies, et le sommet étoit couronné de bois.

En rentrant dans la cabane nous trouvâmes Antonin avec sa fille Dina qui nous attendoient pour déjeûner. Ce déjeûne étoit composé de lait, de beurre et de gâteaux.

Lorsqu'il fut fini, Antonin me dit: «Nous n'interromprons pas l'ordre accoutumé de nos occupations; agissez de votre côté, monsieur, avec la même franchise. Quand vous voudrez nous quitter, vous en serez bien le maître, nous faciliterons votre sortie; mais nous vous prévenons en même tems que nous prendrons des mesures infaillibles pour que ni vous, ni qui que ce soit ne puisse à l'avenir pénétrer dans cette retraite. Dans le cas, au contraire, où vous désireriez vous fixer avec nous, nous vous dirons dans quelques jours si vous nous convenez.» Après ces mots, les deux ermites sortirent avec Rubens; je leur dis que j'allois achever de connoître leur vallon, et je dirigeai mes pas vers le côté du midi qui regardoit l'Espagne. Ce côté n'étoit fermé que par une simple colline assez peu élevée, au haut de laquelle il étoit aisé de parvenir. La pureté de l'air, le parfum des plantes, la variété des sites, la riche herborisation que je rencontrai à chaque pas, me firent de ce petit voyage une promenade délicieuse. Du sommet de la colline, la vue s'étendoit sur un horizon immense; mais la disposition du revers de la colline rendoit l'accès dans cette partie du Vallon encore plus impraticable que dans l'autre; car toute la crête, dans l'étendue du demi-cercle entier, s'avançoit extérieurement en saillie, de manière qu'il étoit impossible d'appercevoir le pied du rocher qui étoit à plus de trois cents toises de profondeur. Je parcourus cette crête dans la direction de la partie qui regardoit la France, jusqu'à l'escarpement qu'il me fut impossible d'escalader.

Il me fut aisé de juger par cette disposition de l'encaissement du vallon, qu'entièrement ouvert au midi et fermé au nord, il devoit éprouver la température la plus douce que son élévation pût permettre.

Peu de tems après mon retour à la cabane, on servit le dîner; mes hôtes me prévinrent qu'ils suivroient dès ce jour leur usage de ne faire que deux repas, et à l'abondance de celui-ci, j'avois bien compris que le souper y étoit réuni. La surprise, pour ces solitaires, de voir après trois ans un habitant d'un monde qui n'existoit plus que dans leur souvenir, les idées que cette rencontre leur inspiroit, et pour moi le désir de satisfaire à la curiosité de ces bons ermites, prolongèrent le repas.

Je ne rapporterai de la conversation qui lui succéda que ce qui est indispensable à l'explication de mon établissement dans le Vallon.—Monsieur voudra bien permettre, me dit le père de Dina, que nous continuions la lecture commencée avant son arrivée. Rubens, va prendre dans la bibliothèque.....—Une bibliothèque! m'écriai-je. Et en effet, Rubens ayant tiré un rideau dans le fond de la chambre, j'apperçus plusieurs rayons de livres.—Vous voyez, reprit Antonin, l'excellente société de nos soirées. Voilà les seuls amis qui nous soient restés fidèles. Aussi sont-ils les seuls dont nous ne nous soyons pas séparés.

M'étant approché de la bibliothèque, je remarquai quelques livres endommagés par les insectes.—Vos amis, lui dis-je, se ressentent un peu de votre solitude. Dans peu d'années ils vous auront abandonnés comme les autres, si vous n'en prenez pas plus de soin.—Notre projet, me répondit-il, étoit bien de les renfermer dans une armoire; mais, après avoir perdu du bois et du tems, nous y avons renoncé; mon cher Siméon ne s'est pas trouvé plus habile que moi pour ce travail.—A votre place, je n'aurois pas été aussi embarrassé.—Monsieur est apparemment menuisier?—Oui, comme Télémaque. Ce livre venoit de paroître lorsque mon père s'occupa de mon éducation; et, graces à un peu d'adresse naturelle, je pourrois le disputer au meilleur ouvrier de Paris dans ce genre. Vous avez le bois et les outils; je vous garantis que dans huit jours vos livres seront à l'abri de tout accident.

Dès ce moment je fis partie de la petite famille. Nous réunissions entre nous trois tout ce qu'il faut, non-seulement pour fonder une société, mais encore pour la civiliser et l'instruire. L'un étoit excellent cultivateur, l'autre bon musicien et bon littérateur; et moi, outre l'art de la menuiserie, je possédois quelques connoissances en mathématiques, et j'étois passable dessinateur.