Après plusieurs jours d'interruption, je reprends la suite de cet écrit, non plus en mon nom, mais au nom du Vallon aérien.

Les sauvages habitans de quelques îles récemment découvertes, ignorant leur origine, s'en sont fait de chimériques. Les relations des voyageurs sur cette matière ont souvent donné lieu à de savantes dissertations. Le Vallon aérien est pareillement une île; mais sa position et le fluide qui l'environne, impraticable à l'industrie humaine, la déroberont pour jamais sans doute à toutes les recherches de la curiosité. Ce n'est donc point pour les savans étrangers à notre asile que je travaille, c'est pour nos seuls descendans co-habitans de ce vallon. Un des principes fondamentaux de notre nouveau gouvernement étant de ne pas égarer le peuple par des mensonges, et de lui dire au contraire toujours la vérité, il est indispensable qu'il la sache sur son origine.

Dorénavant ce récit prendra le titre d'Annales du Vallon aérien. Je suis chargé de les rédiger par les nouveaux gouverneurs. Eternellement séparé du reste de la terre, la louange et la critique me sont absolument étrangers, et j'espère que la vérité de mes écrits sera toujours conforme à la pureté de ma conscience.

Annales du Vallon aérien.

Le 10 septembre 16..... les habitans du village de Garringue, poursuivis par les satellites du fanatisme qui vouloit, sous peine de mort, les faire renoncer à la religion de leurs pères, sont accourus nous demander un asile au moment où nous allions détruire le reste de corniche qui, serpentant sur la face perpendiculaire du rocher de France, tenoit encore ouverte une communication de notre Vallon avec les hommes de l'extérieur. Ayant consenti à leurs demandes, nous avons facilité leur passage en posant des planches sur toutes les brèches de la corniche. Voici le dénombrement des hommes et des animaux qui ont été introduits:

Lorsque tout a été monté sur le rempart du Vallon, nous avons dit un éternel adieu au reste de la terre, et nous avons rompu l'unique voie de communication que nous avions encore avec elle.

Tout ce monde, embarrassé pour la nourriture et le logement, s'est adressé aux deux propriétaires du Vallon, Antonin et Siméon; mais avant d'user de l'autorité qui leur étoit accordée, ceux-ci ont voulu qu'elle fût déférée par les voies ordinaires, et qu'en conséquence on nommât à la pluralité des suffrages, un ou plusieurs chefs qui fussent revêtus d'un pouvoir supérieur. D'après cette proposition, les voix ont été prises individuellement. Elles se sont toutes réunies sur Antonin et Siméon, dont les noms ont été décorés par une distinction particulière du titre de dom. Dom Antonin et dom Siméon ont accepté le gouvernement du Vallon, à condition toutefois que leur puissance seroit limitée par une constitution et des lois qu'ils seroient autorisés à proposer.

Le premier soin des gouverneurs a été de faire le recensement de ce qu'il y avoit dans le Vallon de subsistances de différentes espèces, tant de ce que les nouveaux arrivans venoient d'y apporter que de ce qui restoit des amples récoltes qu'on y avoit faites. Il s'y est trouvé de quoi nourrir toute la population jusqu'à la prochaine récolte. Le besoin du présent étant assuré, il ne s'agissoit plus que de pourvoir à celui de l'avenir. Ils ont ordonné, en conséquence, que dès le lendemain tout le monde, indistinctement, fût employé au labourage et à l'ensemencement des terres.

Ce qui concerne la religion et les mœurs a pareillement été réglé par les gouverneurs. Voici la substance des différens discours qu'a prononcés dom Antonin à ce sujet: