Une foule de causes agissant les unes sur les autres, depuis la formation des empires, les modifient diversement de siècle en siècle, sans que toute la science et tout le pouvoir de l'homme puissent ni changer, ni même prévoir l'état qui succédera à leur état actuel. C'est un métal en fusion qui ne peut prendre aucune forme déterminée, parce qu'il est continuellement exposé au feu le plus ardent.

Notre position est absolument différente. Le peuple que nous avons à gouverner ne vient que de naître avec des mœurs vierges et un tempérament sain et robuste. Pour conserver ses mœurs et sa santé, il faut que ses lois soient simples comme ses alimens. Adam fut gouverné par la seule parole de Dieu, et se nourrit des seuls fruits d'Eden tant qu'il fut dans le paradis terrestre. Ce Vallon est un second Eden, et ses habitans sont les enfans d'Adam avant sa chute. Accoutumons-les donc à ne reconnoître d'autre souverain que Dieu même. Qu'ils l'aiment par les bienfaits qu'il prodigue chaque jour; qu'ils redoutent sa justice qui punit comme elle récompense. Surtout que rien ne soit interposé entre le créateur et la créature. On a beau dire au peuple que les figures de pierre, de métal ou de bois qu'il vénère, ne sont rien par elles-mêmes, et que c'est à l'objet qu'elles représentent que doit s'adresser son hommage: les sens obscurcissent l'intelligence; ils en prennent la place, et bientôt l'idée de Dieu s'évanouit, tandis que l'image seule captive la pensée.

C'est principalement à cette cause qu'on doit attribuer la dégénération du christianisme. Cette religion, si douce et si humaine, n'a souvent eu pour protecteurs que des souverains imbéciles qui persécutoient tous ceux qui, reconnoissant le créateur de l'univers, ne l'adoroient pas comme eux sous une image mensongère. Il falloit ne point avoir de religion pour être de la leur, et rendre hommage, non pas à l'auteur incréé de toutes choses, mais à celui qui étoit l'ouvrage de leurs propres mains. En un mot, les chrétiens de ce tems-là étoient de vrais athées.

C'est ainsi qu'en s'éloignant de sa source, le christianisme s'est dénaturé. Si on veut le considérer dans toute l'horreur de sa dégénération, qu'on jette les yeux sur l'Espagne, sur l'inquisition, sur le massacre des Vaudois, sur celui de la St.-Barthélemy, et enfin, sur cette révocation de l'édit de Nantes dont nous sommes les innocentes et malheureuses victimes[9].

Peut-être, je l'avoue, le rétablissement de la pureté primitive du christianisme parmi les nations de l'Europe vieillies dans la corruption, ne seroit-il maintenant qu'un frein trop foible et trop facilement bridé par la tempête des passions; mais c'est à un peuple vierge que je l'offre; c'est à une société naissante, aussi pure que l'air qu'elle respire.

LE MINISTRE.

Vous n'exposez votre opinion devant nous, M. le Gouverneur, que pour la soumettre à notre examen. Vous ne l'erigerez sans doute en principe que dans le cas où elle sortiroit victorieuse de cette épreuve. Je vous dirai donc franchement que cette opinion est foudroyée depuis long-tems, non-seulement par la doctrine du christianisme, mais par une puissance bien plus forte encore, par l'expérience des siècles. Il n'a jamais existé aucun peuple qui n'eût un culte ostensible.

DOM ANTONIN.

C'est que jusqu'à présent on a cru impossible ou dangereux de lui apprendre à s'en passer.

LE MINISTRE.