Apprendre au peuple à se passer de culte! et comment cela, je vous prie?

DOM ANTONIN.

En l'éclairant. Le sauvage est borné au seul physique; il ne vit qu'à demi, puisque la vie morale est entièrement nulle pour lui. C'est cependant cette vie qui est tout l'homme. Sans l'intelligence, sans la pensée et le sentiment, il ne remplit pas sa destination; il végète comme la brute, comme la plante insensible; mais comment développer le moral de l'homme? comme on développe son physique, en l'exerçant. Ce que la gymnastique des anciens faisoit sur la force corporelle, une éducation bien entendue le fait sur la force intellectuelle.

L'opinion généralement répandue sur la terre est, je le sais, que le peuple ne peut ni ne doit être instruit; qu'il ne faut pas que son intelligence s'élève au-dessus des travaux grossiers auxquels la nature l'a condamné. Cette opinion est appuyée sur la même raison qui faisoit dire à je ne sais quel souverain du nord, qu'il n'étoit pas nécessaire que le paysan eût deux jambes. En effet, un peuple boiteux est bien plus facilement esclave de la glèbe, comme un peuple abruti d'ignorance est plus entièrement dépendant de ses prêtres et de ses rois. C'est lorsqu'il est tout-à-fait aveugle qu'il ne peut plus se passer de guides, et c'est alors aussi que toutes ses actions sont réglées par le maître temporel, et toutes ses pensées par le maître spirituel. Fais ce que je t'ordonne, lui crie-t-on d'un côté; et de l'autre: crois ce que je te dis: point d'examen, tu en es incapable, c'est moi seul qui suis éclairé. Vil automate, obéis.

Voilà bien sûrement le vrai moyen de faire des esclaves et des fanatiques; et personne n'ignore que c'est de cette double source, de la servitude et du fanatisme, que sont sortis les plus grands maux de la terre.

Mais comme ce n'est pas pour nous, mais pour les habitans de ce Vallon que nous en avons accepté le gouvernement, nous voulons, non-seulement conserver leur raison, mais encore lui donner tout le développement dont elle est susceptible. Les droits de notre frère à l'intelligence, ne diminueront pas ses devoirs envers la société. Ce ne sera ni un savant de cabinet qui n'aura cultivé que le domaine de la pensée, ni un agriculteur ou un artisan qui n'aura remué que ses bras, mais un homme qui, ayant également exercé son esprit et son corps, saura penser et travailler; il sera tout à-la-fois bon laboureur et bon philosophe; il aura le sentiment de sa dignité, il connoîtra sa place dans le monde; et soumis à ses chefs, sans être contraint par des soldats, il adorera Dieu sans être sermoné par des prêtres.

C'est surtout vers ce dernier point qu'il importe de diriger les lumières de l'homme. Un peuple pénétré de l'existence d'un Etre-Suprême, de l'immensité de sa puissance et de sa sagesse, qui seroit intimement persuadé que cet Etre voit tout, connoît tout, nos pensées comme nos actions, n'auroit pas besoin de lois pour être toujours juste et bon. C'est cette croyance, si pure et si sublime, reléguée, durant le règne de la Mythologie, dans les écoles de quelques philosophes et les temples de quelques initiés, que Moïse proclama pour guider le peuple d'Israël dans le désert; c'est cette même croyance altérée par le tems, comme toutes les institutions humaines, que Jésus rétablit dans sa pureté primitive. C'est en formant l'essence du christianisme, qu'elle fait de cette religion la plus simple et la plus forte de toutes les religions. Cette belle institution est une seconde fois dégénérée. Les hommes ont pris la place de Dieu; ils lui ont prêté leurs vices, ils l'ont peint de leurs propres couleurs. De monstrueux abus sont substitués à la doctrine de Jésus. On ne sait plus adorer en esprit et en vérité. En un mot, au lieu de chrétiens, il n'y a plus que des superstitieux et des hypocrites.

Seroit-il possible de rétablir pour la troisième fois le christianisme dans sa pureté primitive? je l'ignore, relativement au reste de la terre. Mais je crois ce rétablissement, non-seulement possible, mais encore très-facile dans ce Vallon.

Il y a un Dieu qui a créé le monde et qui le conserve; qui a créé l'homme et qui est présent à ses pensées comme à ses actions; voilà notre seul symbole. Qu'il soit gravé dans le cœur, non par la foi, mais par la raison, afin qu'il ne s'efface jamais[10].

Telle est la substance des discours que prononça dom Antonin à différentes reprises sur la religion.