Puisque le créateur de l'univers est présent, et s'intéresse à toutes les pensées comme à toutes les actions de l'homme, il récompensera et punira le coupable, soit dans cette vie, soit dans une autre qui suivra celle-ci. L'homme doit à cet Etre-Suprême un tribut de reconnoissance et d'hommages, qu'il lui rendra chaque matin et chaque soir; le jour du dimanche sera consacré tout entier à ce saint devoir; il n'en sera rien distrait pour aucun travail.
Indépendamment du dimanche, deux autres fêtes ont été instituées, l'une, pour l'anniversaire de la première possession du Vallon par les gouverneurs; l'autre, pour celui de l'arrivée des habitans du village de Garringue. Ces deux fêtes portent un caractère tout à-la-fois religieux et politique.
La même simplicité a présidé à la constitution civile. Les produits de tous les travaux seront mis en commun; un conseil de sages est préposé à leur distribution. Le même conseil est chargé de veiller sur les mœurs, de prévenir les fautes, et de réprimer celles qui, malgré leur direction et le bon esprit de nos frères, pourroient échapper à la foiblesse humaine.
Les lois religieuses ne sont nécessaires qu'aux peuples profondément usés et corrompus. Ce sont de vieux bâtimens qu'on ne soutient qu'à force d'étais. Il n'en faut aucune pour un peuple nouveau, encore plein d'innocence native. Il est juste et bon par sentiment; il porte, gravé dans son cœur, le divin précepte: Tu aimeras Dieu de toute ton ame et ton prochain comme toi-même. Toute la morale est renfermée dans cette phrase; et quiconque en est bien pénétré, n'a pas besoin de lois pour être bon citoyen, bon père et bon mari.
Ainsi, le guide intérieur conduit sûrement l'homme de la nature à l'accomplissement de ses devoirs moraux. Mais la société réclame d'autres services, qui, n'étant pas inspirés par la conscience, doivent être imposés par un sage gouvernement.
Les premiers travaux des habitans du Vallon ont été le labourage et l'ensemencement de la terre; tous, sans exception, y ont été employés; ces travaux, commencés le 15 d'octobre, ont été finis avant le mois.
Cet ouvrage terminé, toutes les forces ont été portées à la construction de nouvelles cabanes nécessaires à l'augmentation de la population. Jusqu'à ce moment, elle avoit été logée dans des granges et dans des étables. Comme toutes les maisons, dans ces montagnes, sont construites en bois, et que ces matériaux se trouvoient sous la main en grande abondance, le nombre de cabanes nécessaires a été achevé avant les grands froids.
Ce n'a été que lorsque tous les travaux publics ont été faits, que chacun a pu se livrer au travail particulier de son métier. Il y en a de toutes les espèces dans la colonie qui nous est survenue. Le forgeron a fait des socs de charrue et d'autres outils aratoires; le menuisier, le charpentier ont fait des meubles pour les cabanes; et tous les bras qui n'ont pas été occupés à ces différens travaux, l'ont été, ceux des femmes et des enfans, à filer de la laine ou du lin; les autres, à tisser ces fils en étoffes ou en toiles.
Les prières du matin et du soir ont continué régulièrement d'être faites en commun, ainsi que la solemnisation du dimanche. Le principal objet de ces actes de piété a toujours été de persuader de l'éternelle présence de Dieu à toutes nos actions, ainsi qu'à toutes nos pensées, et de sa justice à récompenser les bonnes œuvres comme à punir les mauvaises. Les discours relatifs à cette grande idée ne sont point une vaine et monotone formule que l'habitude de la prononcer finit par dépouiller de toute expression. Ces discours sont improvisés et varient chaque jour. Le succès de ces homélies journalières est tel, que toute la population semble véritablement une seule famille, marchant continuellement sous l'œil de son père céleste. Les enfans élevés dans cette innocence virginale, entièrement étrangers à toute autre idée, promettent une génération meilleure encore que celle de leurs pères. Ainsi, tout annonce pour l'avenir un tableau moral qui sera l'inverse de celui que présente Horace.
Malgré les moyens qu'ont établis les gouverneurs pour développer et cultiver l'intelligence de la colonie, il reste une ligne de démarcation ineffaçable entre l'homme qui n'a pas été, en naissant, assujéti par le besoin au travail physique, et celui que la fortune y a condamné. Ce sont deux espèces particulières qui ne peuvent être confondues et faire société commune; la pensée, le langage, tout les distingue. Ils éprouveroient l'une et l'autre un ennui mortel, s'ils étoient continuellement réunis.