Pouvois-je prévoir dans mon noble enthousiasme, que l'émule des Démosthène et des Virgile alloit tomber au rang de simple soldat?
DOM ANTONIN.
Qu'appelez-vous tomber? après le rang de législateur, je n'en connois pas de plus beau que celui de défenseur de la patrie.
LE VIEUX MILITAIRE.
Sans doute, un brave soldat est un citoyen précieux. Mais vous conviendrez qu'il est bien cruel pour l'homme qui aime la justice et l'humanité, de servir d'instrument à l'injustice et à la tyrannie. C'est à quoi cependant le militaire est le plus souvent exposé; car, pour une guerre raisonnable, commandée pour le salut de l'état, il en est dix de criminelles qui ne sont allumées que par l'ambition et la folle ardeur des conquêtes. J'ai servi sous les deux plus grands capitaines du siècle, Turenne et Condé: tous les deux étoient distingués par leur probité, et cependant, tous deux ont, non-seulement déchiré le sein de leur patrie, mais ont porté et soutenu chez l'étranger des guerres, qui, si elles avoient été soumises au jugement d'un tribunal impartial, n'auroient jamais fait de bruit que dans le conseil où elles auroient été rejettées.
Condamné par ma naissance à servir dans les derniers rangs, ce n'est qu'après quinze ans de service que je fus nommé officier; et vous allez voir par l'action qui m'obtint cette récompense, et par celle qui faillit de me perdre, combien les vertus civiles diffèrent des vertus militaires[11].
Vous vous rappelez l'invasion de la Hollande, l'ennemi mettant bas les armes lorsque nous eûmes passé le Rhin, et ce mot atroce du duc de Longueville: Point de quartier à cette canaille, qu'il paya si justement de sa mort. Le lendemain, je fus envoyé reconnoître le pays à la tête d'un détachement. En arrivant dans un village, sans avoir rencontré un seul homme armé, nous apperçûmes une foule de femmes et d'enfans, qui, fuyant devant nous, allèrent se réfugier dans une église. Le détachement voulut y mettre le feu, je m'y opposai de tout mon pouvoir, et ce ne fut pas sans danger pour ma vie que je sauvai celle de ces malheureux. Croiriez-vous que je fus dénoncé comme un traître pour cet acte d'humanité, et qu'on m'ôta le commandement du détachement dans une expédition qui suivit celle-là?
Désespéré d'une aussi sanglante ingratitude, je cherchai la mort; et dans une affaire qui eut lieu peu de tems après, je me précipitai sur une batterie de six canons qui protégeoit un défilé. Mais par un bonheur inoui, la décharge se fit sans m'atteindre, et m'élançant sur la batterie, je m'en emparai avant une seconde décharge. Les plus beaux faits d'un soldat, s'ils n'ont pour témoin un chef digne de les apprécier, se perdent dans l'obscurité de son grade. Heureusement celui-ci fut remarqué par M. de Turenne, et je fus aussitôt nommé lieutenant. Dans la campagne suivante, j'enlevai un drapeau à l'ennemi, et je fus élevé au grade de capitaine. A moins d'un talent et d'un hasard extraordinaires, ce grade étoit le nec plus ultra des officiers de fortune; mais loin d'embitionner une place supérieure, je n'aspirois qu'à me retirer du service. Je n'avois embrassé cet état que par nécessité; il me devenoit de jour en jour plus odieux. Cette injuste et cruelle guerre de la Hollande me remplissoit d'horreur; mais je ne voulois quitter qu'avec honneur, et il me falloit pour cela attendre la paix. Elle étoit encore éloignée; et peu de tems après l'inondation de la Hollande, je fus obligé de marcher, toujours sous les ordres de M. de Turenne, à l'embrasement du Palatinat. Jugez de l'état de mon ame, lorsque rendu aux portes de ma ville natale que je n'avois pas vue depuis vingt ans, je fus commandé avec le régiment dont je faisois partie pour l'incendier. Je courus me jeter aux pieds de M. de Turenne en le conjurant d'épargner ma patrie, ou tout au moins, le toit où j'étois né et qu'habitoit ma famille. «Cela est impossible, me répondit-il froidement; mais je vous estime, et je vous dédommagerai de votre perte. Je vous recommande seulement de n'en rien dire; car je ne serois pas en état d'en faire autant pour tout le monde.» Moins touché de la générosité du maréchal que de son refus, je lui répondis brusquement que je ne voulois rien, et je précipitai mes pas dans l'enceinte de la ville. Je m'élance à travers le tumulte, le sang, l'incendie, le désordre le plus épouvantable et le plus effréné; je parviens jusqu'à la maison paternelle. Quel spectacle s'y présente à mes yeux! mes deux sœurs fuyant à travers les flammes, leurs enfans dans les bras, et la troisième s'efforçant avec mon vieux père d'arracher sa fille à la brutalité des soldats. Un de ces malheureux alloit lancer sa baïonnette dans le sein de mon père, d'un coup de sabre je l'étends à mes pieds, et je tâche en me faisant reconnoître d'arrêter la fureur des autres. Vain effort! l'ivresse et la rage étoient au comble, et ne connoissoient plus aucun frein. Réduit à défendre ma vie, je succombai sous le nombre, et je tombai percé de plusieurs coups de baïonnette. On me transporta sans connoissance au quartier-général. Les gens de l'art jugèrent mes blessures très-graves; ils m'ordonnèrent les eaux de Barrèges, et sur leur rapport que je ne serois jamais en état de reprendre le service, j'eus ma retraite avec la pension de mon grade. Mon père, déjà infirme et languissant, étoit mort des suites de cette horrible scène. Le reste de ma famille, ayant eu le bonheur de se sauver et de me rejoindre, ne m'avoit pas quitté. Je la recommandai au maréchal qui vint me visiter plusieurs fois; il me promit de réaliser en sa faveur les offres qu'il m'avoit faites; et aussitôt que je fus en état de supporter la fatigue du voyage, je partis pour les Pyrénées. J'y vivois depuis cet instant, l'été aux eaux, l'hiver dans le village voisin que j'avois préféré à tout autre asile. Le bon air, cette douce tranquillité pour laquelle je soupirois depuis si long-tems, l'assurance du retour de ma famille dans ses foyers, du rétablissement de ses propriétés et de son ancienne fortune, grace aux soins du bon M. de Turenne, tout cela avoit achevé ma guérison, et contribuoit à me rendre ma retraite délicieuse. J'étois résolu d'y finir ma vie, si la cruelle politique ne m'en avoit chassé avec les bons villageois qui formoient ma nouvelle famille. Quelques bons livres, une belle campagne et la paix, voilà le sort le plus heureux qui se présentoit à mes rêveries après les années tumultueuses du service militaire. Il manquoit encore quelque chose à ma félicité, que je ne connois que depuis que je suis avec vous, la société de personnes aimables et instruites.
CHAPITRE VII.
Plusieurs habitans revenant de couper du bois sur la montagne, sont venus nous dire qu'ils avoient remarqué des pas d'ours sur la neige. Nous avons pensé d'abord qu'ils se trompoient, parce que les gouverneurs nous avoient assuré qu'avant la rupture de la corniche il ne restoit dans le Vallon aucun de ces animaux, non plus que des loups; et il étoit aussi certain que depuis cette rupture il n'avoit pu s'y en introduire aucun. Cependant, nous avons été reconnoître les traces indiquées, et nous avons vérifié que c'étoient en effet des pas d'ours. En conséquence, les gouverneurs ont choisi cinq hommes parmi les plus adroits et les plus braves chasseurs, afin d'achever de détruire ce qui reste encore de ces animaux nuisibles. J'ai été nommé chef de cette expédition. Nous sommes partis à la première lueur de l'aurore. Chacun de nous étoit armé d'un bon fusil et de quatre cartouches. Après une heure de marche sur les traces de l'animal, nous l'ayons apperçu de loin qui se retiroit à pas lents. Jugeant qu'il étoit proche de son gîte, où nous l'attendrions plus facilement, l'un de nous a monté dans un arbre pour observer sa direction. Il l'a vu entrer dans une caverne. J'ai ordonné alors à trois des nôtres de prendre cette caverne à revers par un long circuit, et de n'en approcher que comme nous, de manière à tenir l'ours à la même distance des deux feux lorsqu'il sortiroit de son gîte. Cet ordre a été parfaitement exécuté. Nous nous sommes tous arrêtés à vingt pas de chaque côté de la caverne. Aux cris que nous avons poussés, l'animal a paru en rugissant; il a été aussitôt couché par terre de trois coups de fusil. Le bruit de cette décharge a attiré un autre ours hors de la caverne qui a été le point de mire des trois autres coups. Ce dernier, moins grièvement blessé, s'est relevé de sa chute, et s'est élancé de notre côté; mais on avoit eu le tems de recharger, et il a été achevé d'une seconde fusillade. Deux petits oursins qui se traînoient à peine ont alors paru à l'entrée de la caverne. Nous nous en sommes approchés avec précaution; et nous étant assurés que les deux animaux que nous venions de tuer étoient un mâle et sa femelle, et qu'il ne restoit plus que ces deux petits qui tettoient encore leur mère, nous les avons emportés.