L'éducation de ces animaux a confirmé l'opinion que j'avois depuis long-tems, qu'en général, l'instinct des animaux carnivores est bien supérieur à celui des herbivores. Nos ours sont parfaitement privés, aussi fidèles et aussi vigilans que les meilleurs chiens de garde. Ce sont eux qui protègent nos moutons contre l'attaque des aigles, le seul ennemi que nous ayons maintenant à craindre. Ils s'acquittent d'autant mieux de cette fonction, que l'aigle n'a pas d'adversaire plus redoutable que l'ours; il le fuit à tire-d'aile aussitôt qu'il l'apperçoit ou qu'il l'entend.

Cette supériorité d'instinct dans les animaux qui vivent de chair, leur étoit nécessaire pour qu'ils pussent trouver et surprendre leur proie. Si le loup n'avoit pas été plus rusé que la brebis, l'espèce n'auroit pas pu se conserver. Je serois ainsi disposé à croire que le plus spirituel des animaux n'est pas, comme on l'a prétendu, le plus fort dans la classe des herbivores, savoir, l'éléphant; mais le plus redoutable des carnivores, savoir, le lion. Plusieurs faits viennent à l'appui de cette opinion. On sait que dans l'Asie on dresse le lion à la chasse, et qu'aucun autre animal ne peut lui être comparé pour l'adresse. Qui ne connoît pas l'histoire de ce lion affamé, lancé dans l'arène contre un esclave dont il vint lécher les pieds, reconnoissant dans ce malheureux, qu'on s'attendoit à voir dévoré, son bienfaiteur qui l'avoit autrefois guéri d'une blessure douloureuse? les anciens possédoient l'art d'apprivoiser ce terrible animal. Les triomphateurs l'atteloient à leurs chars; on en a vu qui suivoient leurs maîtres comme un chien; et peut-être auroit-on réussi avec du tems, de la patience et quelques précautions, à faire de cette espèce une classe d'animaux domestiques, attachés au service de l'homme comme celle des chiens, qui, originairement, étoit sauvage et féroce, et qui l'est même encore dans quelques pays.

Cette occasion est la dernière où l'on ait fait usage d'armes à feu pour la chasse. Les gouverneurs, jugeant qu'il pouvoit survenir quelque besoin plus important de les employer, se sont fait apporter toute la poudre et tous les fusils qui restoient dans le Vallon, et les ont renfermés. On a subtitué l'arc au fusil. L'usage de cette arme, si généralement répandue avant la découverte de la poudre, a d'abord été assez mal-adroit. Mais en peu de tems, l'exercice et l'émulation ont produit des archers qui auroient été en état de disputer le prix aux plus célèbres de la Crète. La chasse est assez abondante en lièvres, perdrix, coqs de bruyère, ramiers, gelinottes, et à certaines époques, en divers oiseaux de passage. Elle n'est néanmoins permise contre les animaux permanens qu'avec les mesures de prudence nécessaires pour en conserver les différentes espèces. L'aigle est le seul ennemi avec lequel on ne fait jamais de trève.

Tout le monde, après la clôture des travaux de la terre, ayant été occupé à la construction des cabanes, notre nouvelle ville a été achevée dans le cours de cet hiver. On a suivi pour sa forme le plan de la ville de Versailles. La maison des gouverneurs est sur une petite éminence d'où l'on découvre de chaque côté une rangée de douze cabanes. Ces cabanes sont uniquement destinées au logement de l'homme. Derrière, sont les étables communes pour les animaux. Cette séparation, contraire à l'usage du pays, qui confond l'espèce humaine avec l'animale dans une seule et même habitation, a été préférée à cause de la salubrité.

Chaque cabane est divisée en deux parties. Dans l'une, sont les lits des filles, dans l'autre, ceux des garçons; on a pensé que de la pudeur et de l'innocence du premier âge dépendoit principalement la pureté des mœurs, la plus efficace de toutes les lois.

Les repas sont pris en commun dans chaque famille; mais tous les dimanches les gouverneurs invitent à leurs tables dix habitans. Ces invitations sont faites ordinairement dans l'ordre naturel et successif, sans distinction d'âge ni de sexe, à moins que quelque circonstance n'exige une dérogation à cet ordre habituel. Comme l'objet de ces banquets, à-peu-près semblables à celui des sept Sages, est d'entretenir la paix, l'union et la vertu par des exhortations, des louanges ou des réprimandes, suivant la circonstance, l'ordre est quelquefois interverti; mais il est inoui que l'individu puni par la non-admission à son tour à la table des chefs, ait mérité une seconde fois la même mortification.

Après avoir pourvu à là conservation de la société, on s'est occupé de la fin temporelle de ses individus. La mort peut inspirer une grande pensée au profit des vivans. C'est du sein d'un cimetière que s'élèvent souvent les plus éloquentes leçons de morale. Nos sages gouverneurs ont établi, pour tous les individus sans distinction, la loi qui n'avoit lieu en Egypte que pour les rois. En conséquence, la mémoire de l'homme qui vient de terminer sa carrière subit un examen avant d'entrer dans son dernier asile. Une inscription élevée sur sa tombe contient le jugement qui a été prononcé. Ses descendans participent dans ce monde à la récompense ou à la punition que ses juges lui assignent dans l'autre. La vertu fait la seule souche de noblesse; mais malheur à celui des rejetons de cette belle tige qui porte des fruits dégénérés; il est dégradé sans pitié, et relégué, s'il le mérite, dans la dernière classe.

L'asile du repos est à quelque distance du village, dans un champ entouré d'un fossé et d'une haie vive. Au-dessus de la porte d'entrée on lit ces mots:

«C'est ici que l'homme quitte sa dépouille terrestre pour aller habiter la demeure céleste dont il est descendu.»

A la naissance de chaque enfant on plante un arbre qui porte son nom dans le champ de la mort. C'est là qu'est marquée sa place qu'il viendra occuper à la fin de sa vie. Il visite souvent la plante à laquelle il doit un jour se réunir pour jamais. Il se plaît dans sa jeunesse à l'entourer des plus belles fleurs du printems; tous deux ils croissent, ils se développent en même tems; et tous deux, peut-être, ils finiront ensemble leur carrière. Ainsi s'adoucissent les terreurs du dernier moment, et l'homme s'accoutume à voir l'accroissement, le dépérissement et la dissolution de la partie matérielle de son être, du même œil dont il observe ces changemens successifs dans l'arbre qui porte son nom.