Si je faisois un livre qui dût passer dans le monde que nous avons quitté, les habitans de ce monde, qui n'ont aucune idée du nôtre, me demanderoient avec la plus ardente curiosité des détails sur l'éducation, sur le mariage, sur nos travaux, sur nos plaisirs, sur nos lois, sur nos habillemens, etc. Tous ces différens sujets feroient la matière d'autant de chapitres susceptibles du plus grand intérêt; mais j'écris pour la postérité de notre Vallon qui sera éternellement isolée. Une tradition non interrompue leur transmettra des instructions précises sur tous ces objets. Il est cependant un sujet qui me semble réclamer un enseignement écrit, afin que la routine, toujours un peu vague, ne prenne pas la place de la règle, et que le plan tracé soit invariablement suivi; ce sujet est l'éducation.
L'éducation de nos enfans commence à sept ans. Jusqu'à cette époque, où paroissent communément les premières lueurs de l'esprit, annoncées par la curiosité, les questions et le désir de s'instruire, ils restent sous la seule dépendance de leurs mères, ou de leurs parens. Cette curiosité si précieuse est alors dirigée vers d'utiles objets. Cinq personnes les plus distinguées par leur sagesse et leur savoir sont chargées de ce soin; les premiers nommés pour cet objet ont été les deux gouverneurs, l'ex-ministre, le vieux militaire et moi.
Depuis cet âge de sept ans jusqu'à celui de dix-huit, les enfans mâles habitent sous le même toit, mangent à la même table, et sont continuellement sous les yeux de quelques-uns de ces cinq maîtres. Ils apprennent à lire, à écrire; et à mesure que leur intelligence se développe, ils reçoivent quelques notions élémentaires de physique, de géométrie, d'astronomie, de géographie et d'histoire. Ou leur donne même une idée des beaux-arts, de la peinture et de la musique. A quoi peut servir une telle instruction dans un désert? demanderoit-on dans le monde si cet écrit y étoit connu. Non pas à faire briller celui qui la possède, répondrois-je, mais à le rendre heureux. Les plaisirs des sens non-seulement s'éteignent avec ces mêmes sens, mais même dans le tems de leur plus grande énergie, ils sont presque toujours mêlés d'amertumes et de regrets. Quelle différence de cette triste jouissance à celle que procure la pensée! le monde moral s'aggrandit avec elle. C'est là vraiment qu'existe cette volupté pure et continue qu'on a dit être le partage des anges. C'est par l'énergie et l'élévation de son esprit que l'homme se dérobe aux coups de la fortune, aux douleurs même du corps; c'est par-là qu'il acquiert cette philosophie céleste des Stoïciens, de cette classe d'hommes, la plus parfaite qui ait jamais paru sur la terre.
Comme toutes les sciences se touchent, me voilà parvenu à celle qui fait le sujet de l'étude principale de notre jeunesse, la morale.
La religion est la morale réduite en préceptes. Comme il n'y a qu'une morale, il ne devroit y avoir aussi qu'une religion. Le christianisme étoit fait pour servir de modèle. Cette institution étoit si simple et si sublime, que toute la terre auroit fini par l'adopter si elle n'avoit pas été dénaturée. Nous avons tâché de rétablir l'ordre primitif. Les deux bases de notre doctrine sont comme aux premiers tems, l'amour de Dieu au-dessus de tout; l'amour de nos semblables égal à celui que nous avons pour nous-mêmes. Toutes les conséquences de ces deux principes sont développées dans notre catéchisme. Comme il est entre les mains de tous nos habitans, il est inutile d'en parler. Je crois seulement à propos de rappeler les motifs de l'un et de l'autre de ces principes. Le premier, l'amour du créateur, est un sentiment naturel de reconnoissance pour le plus grand de tous les bienfaits, la vie; l'amour de nos semblables dérive de cette opinion très-vraisemblable, que tous les hommes étant composés de la même matière, et ayant tous les mêmes organes, doivent être considérés comme faisant partie de la même masse d'élémens, et que la division en divers moules séparés qui forment autant d'individus distincts, ne détruit pas l'identité primitive; que le sentiment qui affecte chaque homme du bien ou du mal d'un autre homme, est une confirmation de cette identité, et que par conséquent l'amour de notre prochain n'est, à proprement parler, que l'amour de nous-mêmes.
Le catéchisme dont je viens de parler enseigne la règle de tous les devoirs, et trace la route de toutes les vertus; mais, comme l'a remarqué le premier poète de l'antiquité, pour les graces comme pour la raison, les actions frappent bien plus l'esprit que les paroles. Le soin des maîtres est donc de faire une application des préceptes aux divers événemens de la vie; si la conduite ordinaire ne fournit pas assez d'épreuves, ils en font naître ils tâchent de faire parcourir, dans le court espace de la jeunesse, toute la carrière de l'homme, et d'accumuler dans quelques momens les vicissitudes de bonheur et d'adversité disséminées dans une longue suite d'années. Ainsi, nos jeunes gens font l'apprentissage de l'état d'homme, et ils arrivent à cet état, déjà instruits par le meilleur des maîtres, l'expérience.....
CHAPITRE VIII.
Un de nos frères dernièrement arrivés vient de terminer sa carrière: c'étoit un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, nommé Jacques Saintgès, distingué dans tous les tems par sa tempérance, son assiduité au travail, ses vertus domestiques et son incorruptible probité. Toute la population du Vallon a accompagné sa dépouille mortelle à son dernier asile; mais l'examen et le jugement prescrits n'ont pu avoir lieu à l'égard d'un homme dont la vie, quoique si longue, n'a duré qu'un jour parmi nous. Durant la marche funéraire on a chanté l'hymne consolateur qui adoucit les larmes en donnant une espérance aux regrets; et une inscription a rappelé l'estime dont il a joui constamment dans sa patrie.
Dans ce mois de février, il est né deux enfans mâles à trois jours d'intervalle l'un de l'autre. Comme nous ne formons tous qu'une même famille, les sujets de joie de l'un de nos frères sont communs à tous les autres, et les naissances sont placées au premier rang des fêtes publiques. Les deux arbres ont été plantés dans le champ des ames, et les noms des nouveaux-nés gravés sur une planche placée à côté de chaque arbre, en attendant qu'ils soient assez forts pour porter l'inscription. Ces jours ont été célébrés par des danses, par différens jeux et par l'exercice de l'arc; des repas en commun ont couronné les fêtes.
Plusieurs de nos jeunes gens qui avoient fait un choix parmi les jeunes filles du Vallon, desiroient le consacrer dès ce moment par le mariage; mais une de nos lois veut que personne ne puisse se marier avant le 1er novembre, ni après le 1er d'avril. Deux motifs ont inspiré et protègent cette disposition: le premier est de laisser aux amans plus de tems pour se bien connoître avant de s'engager; le second, de ne pas interrompre les travaux de la culture, et de remettre toutes les fêtes particulières au tems que la nature a marqué pour le repos. Il suit de ce retard dans l'acte le plus important de la vie, un troisième avantage, dont les amans ne connoissent ordinairement le prix que long-tems après, c'est la prolongation des desirs et de l'espérance.