Il est mort trois personnes, savoir, un homme et deux femmes. Je ne ferai plus mention désormais des morts ni des naissances, parce que nous tenons un registre séparé pour chaque objet, où est inscrit avec exactitude tout ce qui concerne l'individu qui vient au monde et celui qui en sort. Nous avons également un registre particulier pour les mariages. Cependant, après l'ouverture du tems consacré à cette union, il en a été célébré trois qui demandent quelqu'autre détail que celui des dates, des noms et de la généalogie.
La première de ces unions a été entre les enfans des deux Gouverneurs. Jamais hymen politique entre deux têtes couronnées n'a excité une joie plus vive et plus générale. Ce n'est pas qu'il existât la moindre division entre les deux familles, mais on désiroit que le pouvoir, jusqu'à présent partagé, fût réuni sur une seule personne: et tel semble être le vœu de la nature en toutes choses. Il faut des avis différens, et par conséquent plusieurs conseillers; mais que deviendroit le gouvernement, si les décisions étoient opposées? la raison et l'intérêt public se réunissent en faveur de la monarchie simple, de l'autorité suprême d'un seul homme. Des circonstances particulières nous avoient fait déroger à cette loi; des évènemens ultérieurs nous y ramènent et nous y fixent pour jamais. Le fils de D. Siméon, en s'unissant à la fille de D. Antonin, a été nommé seul successeur au gouvernement du Vallon.
Le second mariage dont je crois devoir parler ici, est celui du vieux militaire avec la fille d'un de nos nouveaux cultivateurs. Enfin, j'ai pris aussi moi une compagne. Dans tout pays bien gouverné le mariage n'a pas besoin d'encouragement. Malheur à celui où l'on est obligé d'accorder des récompenses à ce doux penchant de la nature! cela suppose que la nature y est contrariée par de bien grands obstacles. Mais tout favorise si puissamment ce vœu universel dans notre heureux Vallon, que notre attention se borne à diriger les choix, à assortir les époux, et souvent à modérer leur empressement. Nous eûmes donc lieu d'être très étonnés en voyant que le ministre du village protestant qui étoit venu se réunir à nous, étoit le seul qui refusât de prendre une épouse; mais nous fûmes encore bien plus surpris, lorsque sur nos instances de s'expliquer, il nous déclara qu'il étoit prêtre catholique et que rien au monde ne seroit capable de le rendre parjure au serment qu'il avoit fait de garder le célibat. Voici le précis de sa vie qu'il nous raconta.
CHAPITRE IX.
Je suis né dans cette classe qui se qualifie de supérieure, et que l'on appelle la haute noblesse. Comme j'étois le dernier de trois enfans qui étoient destinés à soutenir l'éclat de la famille à la Cour et à l'armée, ma place fut fixée dès mon berceau dans l'état ecclésiastique. Cependant j'étois né avec des goûts entièrement opposés aux devoirs de cet état. On me prévint que cette opposition n'étoit point un obstacle, et que le scandale n'étoit plus un crime que pour le peuple. Les exemples que j'avois sous les yeux ne prouvoient que trop bien cette vérité. Une foule d'abbés de qualité, célèbres par leur libertinage, parvenoient aux plus hautes dignités; mais dans la ville d'Athènes, j'avois l'ame d'un spartiate. Passionné pour l'étude, je m'étois attaché à la philosophie des Stoïciens, et l'amour de la vertu l'emportoit sur l'amour du plaisir. Ces sentimens m'attirèrent au séminaire le dédain de mes maîtres et la risée de mes camarades. Ils traitoient l'austérité de mes principes de petitesse d'esprit, et la pureté de ma conduite d'ignorance du monde. Un professeur de théologie s'apperçut de ma surprise à ce contraste entre la morale de Jésus et la doctrine de quelques-uns de ses ministres, et m'en donna l'explication. C'étoit un homme bien différent de ses confrères; aussi distingué par ses vertus que par ses lumières, il vivoit dans ce doux oubli du monde, si cher aux personnes qui aiment sincèrement l'étude. Il avoit quelques obligations à ma famille; et ce fut en m'ouvrant son cœur qu'il m'en témoigna sa reconnoissance.
Toutes les religions du monde, mon ami, sont couvertes d'un voile mystérieux. Je n'examinerai pas la question tant de fois discutée, si le mystère est utile, et s'il ne conviendroit pas mieux qu'il ne fût interposé aucun voile entre la vérité et les yeux du peuple. Cette question est une de celles qui ne doit être décidée que par l'expérience. Or, j'aurois beau prouver par le raisonnement qu'on ne doit rien cacher au peuple; si ce principe étoit adopté, il s'ensuivroit que moi, simple individu, j'aurois renversé l'édifice de vingt siècles; mais ce que j'aurois fait si facilement, un autre innovateur le pourroit faire tout aussi aisément en prêchant une doctrine différente de la mienne. Ainsi, les peuples flotteroient éternellement dans l'incertitude, et jamais on ne seroit assuré que la religion d'aujourd'hui ne fut pas détrônée par la religion de demain.
Vous me direz: comment donner son assentiment à des mystères que l'esprit humain ne peut comprendre? mais je vous répondrai: comprenez-vous davantage le système du monde, la cause des vents, celle de la lumière, du feu et une foule d'autres? sur toutes ces choses, nous ne rougissons pas de notre ignorance. Celle dont nous nous occupons, la religion, est bien d'un autre importance. Le génie de son divin fondateur n'est-il pas du plus grand poids? le suffrage de près de vingt siècles a sanctionné cette sublime institution. C'est à nous de nous y soumettre sans autre examen. Si, par un de ces évènemens qu'amènent quelquefois les révolutions politiques, la base de l'institution religieuse venoit à être ébranlée, c'est alors que l'examen pourroit être permis. Jusques-là, que ce soit pour nous l'arche sainte; donnons l'exemple de l'obéissance et de la soumission.
On a abusé du double précepte renfermé dans le Christianisme: on a feint de croire à tout ce qu'il a de mystérieux, et on a coloré de cette croyance les actions les plus criminelles. Voilà l'hypocrisie, et c'est sans doute un très-grand mal. Mais de quoi le méchant n'a-t-il pas abusé? Il est au-dessus des forces de l'esprit humain de produire rien de parfait; et parmi les différens cultes de la terre, je n'en vois aucun qui réunisse, comme le nôtre, autant d'avantages balancés par si peu d'inconvéniens.
Conservez donc vos principes, poursuivit le bon prêtre; continuez d'aimer la vérité, mais ne refusez pas plus de vous soumettre à la religion qu'au gouvernement de votre pays. Jésus lui-même ne s'est-il pas conformé au culte institué par Moïse, quoiqu'intérieurement il en reconnût la fausseté? N'a-t-il pas rempli tous les rites de ce culte dont quelques-uns étoient évidemment des restes du paganisme? Et comment auroit-il pu prêcher sa divine morale, s'il avoit commencé par fronder tous les usages reçus? A l'exemple de ce sublime modèle, respectez l'ouvrage des siècles, mais bâtissez comme lui sur les fondemens de l'éternité.
Les conseils de l'estimable Docteur me raffermirent dans la carrière dont j'étois prêt de sortir. J'achevai mon cours d'études au séminaire; et après avoir resté deux ans auprès d'un de mes oncles qui étoit archevêque de ***, je fus appelé à la cour pour occuper une place de confiance auprès du fils unique de Louis XIV. J'y arrivai à cette époque fameuse où la conquête de la Hollande enivroit le monarque d'encens. Beaux esprits, savans, artistes, tous les ordres, toutes les classes sembloient se disputer le prix de la plus vile flagornerie. On élevoit au-dessus des Marc-Aurèle, des Trajan et des Henri IV, l'auteur de la plus injuste, de la plus désastreuse et de la plus inutile de toutes les guerres.