Les hommes de génie sont rares, et quand la nature en produit, ce n'est pas ordinairement sur le trône qu'elle les place. La flatterie réussit à persuader à Louis XIV qu'il avoit des vues et un talent d'exécution supérieurs en toutes choses. Guerre, politique, finances, lui seul étoit capable de tout conduire; lui seul pouvoit, du plus médiocre sujet, faire le plus habile ministre. Il n'est pas jusqu'à la danse où il auroit servi de modèle. Sa stature étoit celle d'Apollon, son regard celui du souverain des dieux; les hommes en sa présence baissoient les yeux de terreur, les femmes de pudeur et de désirs. Comment, avec un esprit juste mais sans génie et sans instruction, n'auroit-il pas été perverti par un poison qui tue les plus fortes têtes? Il avoit le goût des grandes choses; il prit celui du gigantesque, et il força la nature à Versailles et à Marly. Il aimoit la guerre: on lui persuada qu'il devoit être l'arbitre de l'Europe, et toutes les puissances irritées de son ambition épuisèrent leurs trésors et le sang de leurs sujets. Il croyoit en Dieu: on lui dit que comme il n'y avoit qu'un seul souverain dans son empire, il ne devoit y avoir également qu'un seul culte qui étoit le sien; et il devint fanatique et persécuteur.

Jusques à quand les rois sacrifieront-ils le bonheur des peuples à l'avidité de leurs courtisans, la gloire solide et immortelle de vivifier l'agriculture, le commerce et l'industrie, au frivole et sanglant laurier des conquêtes, et le titre de père à celui d'oppresseur de la patrie?.....

Ici le vieux militaire interrompit l'ex-abbé. Je vous demande, dit-il, la permission de faire entendre une grande autorité sur cette matière. J'étois de garde dans l'antichambre de M. le prince de Condé, un jour qu'il se trouvoit seul avec le célèbre Racine. Il faisoit fort chaud, et on tenoit la porte ouverte pour laisser pénétrer quelque fraîcheur. Voici le dialogue qui eut lieu entre ces deux grands personnages. Je le copiai mot pour mot aussitôt que je fus relevé de faction.

LE GRAND CONDÉ.

Votre opinion très-humaine, mon cher Racine, est très-peu politique. Il faut en France qu'un roi soit oppresseur pour ne pas être opprimé. J'ai fait la guerre par devoir; et maintenant je la fais par goût, parce que j'ai appris à la faire, et qu'on se plaît ordinairement dans les choses où l'on réussit; mais, je vous l'avoue avec vérité, j'aurois préféré la paix, et il me semble que dans cet état j'aurois encore eu plus de moyens d'obtenir l'estime de mes concitoyens.

RACINE.

Vous m'étonnez, Monseigneur. Quoi! sérieusement, Votre Altesse pense que la guerre est nécessaire à la France! Est-ce qu'il ne lui suffiroit pas d'être en état de se défendre si elle étoit attaquée?

LE PRINCE DE CONDÉ.

Non; l'histoire nous démontre que le règne de ces sages et paisibles monarques qui n'aspiroient qu'à pouvoir repousser l'ennemi quand ils seroient attaqués, correspond précisément aux tems où la France fut envahie et déchirée par d'ambitieux voisins. Il est affreux de dire qu'il faut que l'homme soit tyran ou victime; mais sans les lois civiles, la force, cette grande loi de la nature, exerceroit tout son empire entre les simples citoyens; les Sauvages en éprouvent toute la dureté. Les souverains sont entr'eux dans l'état des Sauvages: sans lois qui les repriment, la force seule est au-dessus d'eux; et dans la lutte des ambitions armées, celui qui n'a pris les armes que le dernier, devient presque toujours la proie de ses rivaux.

RACINE.