Et le vainqueur dévore ensuite ses sujets!
LE PRINCE DE CONDÉ.
Il me paroît, mon cher Racine, que vous arrangez tout cela comme des scènes de tragédie qui doivent finir par punir le crime et faire triompher la vertu; mais votre imagination vous abuse; ce ne sont pas les monarques les plus pacifiques qui font le mieux le bonheur de leurs sujets. N'étant pas entourés de cette force d'opinion bien supérieure à la force réelle, on ne leur accorde pas même celle qu'ils possèdent; car telle est la nature du peuple, il exagère ce qui échappe à ses regards comme il diminue ce qu'il peut embrasser. De cette opinion répandue et accréditée, naissent les conspirations et les guerres civiles. De tous côtés s'élèvent des esprits ardens qui prétendent renverser le colosse que l'on insulte aussitôt qu'on cesse de le respecter. Il faut alors que le souverain fasse couler le sang ou qu'il laisse ensanglanter le trône par les factions.
Cette alternative terrible n'a pas lieu avec un monarque conquérant; sa gloire est la tête de Méduse qui frappe d'épouvante et de respect. Les bons et paisibles rois ont été assiégés de conspirations. Louis XIV n'en verra jamais sous son règne.
Oui, reprit l'ex-abbé, voilà bien le caractère du prince de Condé. Je vois le même homme qui pleuroit à ces vers si touchans:
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.
Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie;
Je te la donne encor comme à mon assassin
et qui le lendemain de l'affaire de Senef disoit si lestement, en voyant vingt-cinq mille hommes étendus sur le champ de bataille: Une nuit de Paris réparera cette perte-là. Mais ne croyez-vous donc pas, mes amis, que les rois ne se font craindre de leurs sujets que parce qu'ils ne savent pas s'en faire aimer? Le prince de Condé me paroît confondre ici la foiblesse qu'on méprise avec la modération qu'on respecte. Le sens des expressions est pris différemment suivant le caractère des personnes qui les emploient. C'est ainsi qu'une extravagance paroît raisonnable aux yeux d'un fou, et que la douceur est regardée comme une foiblesse par un despote. Le vicomte de Turenne pensoit bien différemment de M. le prince sur ce sujet. De ces deux grands capitaines, l'un étoit aussi économe du sang de ses soldats, que l'autre en étoit prodigue. Mais revenons à Louis XIV.
L'orgueil si souvent reproché à ce prince est accompagné de tant de noblesse d'ame et de tant de justesse d'esprit, qu'on est porté à regarder ses défauts comme le résultat de sa mauvaise éducation, et ses bonnes qualités comme celui de son caractère naturel. Si ces bonnes qualités avoient été mieux cultivées, il ne se seroit pas imaginé que la noblesse est la seule portion qui appartienne à l'espèce humaine, et que le reste compris sous le nom de peuple est d'une nature inférieure; il auroit sacrifié moins légèrement le bonheur de ce peuple à sa gloire personnelle, et il eût été non-seulement le plus grand, mais encore le meilleur des rois. Au reste, la postérité n'oubliera jamais qu'il obtint, même de ses ennemis, ce titre de grand, et elle le lui confirmera; mais il est douteux qu'elle lui confirme également le titre de restaurateur des Lettres, qui lui a été donné par les savans qu'il pensionna et les courtisans qui en ignoroient la valeur, parce qu'elle jugera avec plus d'impartialité que les lettres qu'il protégea comme un moyen de grandeur, sans les connoître ni les aimer, seroient parvenues d'elles-mêmes à l'éclat dont elles brillent sous son règne.
Lorsque le tems consacré à l'éducation d'un prince est passé, lorsque ses idées ont acquis de la consistance et qu'il est parvenu à cet âge où l'on croit avoir le droit de voir par ses jeux et de juger par soi-même, la plus légère censure est une calomnie; il n'y a que la louange qui soit une vérité. Les vices de l'éducation de Louis ont au moins eu cela de bon, qu'ils ont contribué à améliorer celle de son fils. Le plus honnête homme de la cour, le duc de Montausier, présidoit à la formation de son cœur; celle de son esprit étoit dirigée par l'un des plus grands génies de la France, Bossuet.
Le précepteur du dauphin jouissoit d'une considération dans l'église égale à la confiance que lui témoignoit le gouvernement. Je jugeai à la recherche qu'il fit de ma conversation et aux questions qu'il m'adressa sur quelques opinions religieuses, qu'on avoit des vues sur moi et qu'on vouloit avant tout connoître mes principes. Je découvris à M. Bossuet mon ame toute entière; il vit une morale parfaitement pure, mais une foi un peu équivoque. Vainement il s'efforça de détruire ce qu'il appeloit mes préjugés; il finit par me désirer la grace dont il me croyoit digne. Mais en attendant cette faveur du ciel, je perdis celle du roi: au lieu d'un évêché que j'avois droit d'attendre, on me proposa une mission dans les provinces calvinistes: c'étoit évidemment une épreuve ou un piége. Je n'y vis qu'une occasion d'être utile à des malheureux en butte à la persécution, et j'acceptai. Le département des conversions étoit confié à M. Pelisson. Quoique nouveau converti lui-même, M. Pelisson avoit obtenu l'estime publique par son courageux attachement au surintendant Fouquet. Il étoit chargé d'employer les moyens de douceur pour ramener les ames égarées: on comptoit beaucoup sur le plus persuasif de tous, l'intérêt; et plût à Dieu qu'il eût été aussi efficace qu'on l'espéroit, ou que l'inutilité de tous ces moyens de conversion en eût pour jamais dégoûté le gouvernement!