M. Pelisson m'offrit tout l'argent que je voudrois, et me laissa le choix du pays à convertir. Je choisis le Languedoc, parce que c'étoit une des provinces les plus éloignées du centre, et où par conséquent les abus d'autorité étoient le plus à craindre; mais je refusai l'argent, persuadé que les consciences ne devoient pas faire un objet de trafic. J'étois cependant aussi moi animé du désir de faire des prosélytes à l'église romaine, non pas, il est vrai, que je pensasse qu'on ne pût être homme de bien dans l'église protestante, mais parce que la puissance spirituelle étant en France distincte et séparée de la puissance temporelle, il me paroissoit impolitique que les sujets du même empire ne fussent pas soumis aux mêmes autorités. C'est la scission religieuse qui a rendu les guerres civiles pour cause de religion si longues et si sanglantes; c'est là ce qui en entretient encore le feu qui n'est que caché. Le gouvernement avoit donc très-grande raison de tâcher de l'éteindre, en rappelant tous les citoyens à la même unité de croyance et de soumission; mais les moyens qu'il employoit ne me paroissoient pas bien refléchis.

Mes amis, au moral comme au physique, les mauvaises semences ne produisent que de mauvais fruits. Tant qu'on cherchera à tromper les protestans, loin de les convertir, on les éloignera de plus en plus. Toutes ces apparences d'union, d'amitié, de fraternité, leur seront à bon droit suspectes; sous l'appareil des fêtes, sous les guirlandes de fleurs, ils verront toujours une St.-Barthelemy cachée. Au lieu de ruses et de mensonges, je fus décidé à ne procéder dans ma mission qu'avec franchise et vérité. Je commençai par convenir des premiers torts de l'église romaine, principes de la scission de l'église protestante; tels que le luxe, le libertinage de ses ministres et la vente des indulgences; mais j'exposai que ces torts n'avoient aucun rapport au spirituel du culte, que l'église romaine étoit la première à les condamner, et qu'on devoit les considérer avec elle comme une de ces maladies des corps politiques dont aucun corps sur la terre n'est exempt. J'insistois sur l'indulgence que toutes les communions chrétiennes se doivent entr'elles comme sœurs, indulgence que le législateur du christianisme a tant recommandée à ses disciples.

Maintenant, direz-vous, nous sommes divisés d'opinion sur les principaux articles du culte; lequel des deux se rétractera de Rome ou de nous? Vous êtes, leur répondois-je, comme des frères en procès pour une bagatelle, qui finissent par y consumer une partie de leur patrimoine. Votre morale commune étant encore la même, il ne tient qu'à vous de vous réunir sur le reste.

C'étoit là le texte ordinaire de mes discours. Je le commentois, je l'expliquois, je tâchois d'en faire des applications frappantes; car le langage du peuple est en proverbes et en exemples comme celui des philosophes en principes.

Ces moyens prospéroient au-delà de mes espérances; je voyois de jour en jour s'augmenter le nombre des prosélytes d'un culte désormais épuré, et qui sembloit n'être plus animé que de l'esprit de douceur et de raison de son divin instituteur. Mais, soit qu'ailleurs on eût employé d'autres armes qui eussent soulevé les protestans au lieu de les gagner; soit qu'un zèle trop ardent ne pût supporter les moindres retards, le gouvernement changea tout-à-coup de mesures. Il ordonna d'emprisonner les ministres de la secte proscrite et d'enlever les enfans parvenus à l'âge de sept ans, pour les élever dans la croyance dominante. L'archevêque de la province, prélat d'une piété éclairée, le digne ami de Fénelon, étoit aussi ennemi que moi des voies de rigueur; il m'avoit secondé de tout son pouvoir, en s'efforçant de modérer celui de l'intendant dont le caractère et les principes étoient entièrement opposés. En apprenant les nouveaux ordres de la cour, il m'engagea à me transporter au milieu de ces montagnes qui alloient être livrées au despotisme des subalternes de l'autorité, toujours plus insolens que leurs maîtres. Je m'y rendis. Déjà le ministre du canton avoit disparu, et l'on se disposoit à arracher les enfans des bras de leurs mères éplorées: mon nom, le crédit de ma famille, le pouvoir dont on me croyoit revêtu, en imposèrent aux satellites de la tyrannie, et j'obtins qu'ils sursoieroient à l'exécution, jusqu'à ce que j'eusse reçu réponse du ministre à qui j'allois écrire. On m'accorda ce que je demandois, mais à la condition de diriger et d'affermir moi-même ces enfans dans la bonne voie que leurs coupables pères avoient abandonnée. Je restai donc seul chef spirituel de ce village. L'expérience m'avoit trop bien assuré de la bonté de mes moyens, pour que je songeasse à en employer d'autres. Ainsi, afin de gagner la confiance de mon troupeau et de le ramener sur mes pas dans l'ancienne route, je le suivis dans la sienne, du moins en tout ce qui étoit commun à leur culte et au mien. Je leur prêchois la morale de Jésus, je leur lisois l'Evangile, je leur montrois dans leurs malheurs le Dieu de toute la terre, qui récompense la résignation et la vertu. Ils me regardoient comme leur propre pasteur, et ils auroient infailliblement fini par devenir les brebis de l'Eglise romaine: la peur des dragonades est venue détruire toutes ces espérances. Il m'a fallu fuir avec mes bons calvinistes dont vous m'avez cru le ministre. Je ne puis me faire aucun reproche: j'ai épargné des crimes à la France, et j'aurois soumis à sa puissance spirituelle les plus zélés soutiens de sa gloire et de sa prospérité[12].

CHAPITRE X.

Nous avons entendu ce matin, au dessous de nous, quelques coups de canon et plusieurs coups de fusil. Nous sommes aussitôt montés sur le rempart, et de là nous avons vu la guerre avec son horrible cortège. La France et l'Espagne font couler le sang humain sur les limites de leur empire. Déjà deux troupes de combattans sont aux mains; le sentier est comblé de morts, de blessés et de mourans. On ne peut plus s'égorger qu'en franchissant cette funèbre barrière. Des tirailleurs des deux partis ont escaladé les flancs des montages, ils brûlent les chaumières, tuent les vieillards et violent la fille en pleurs sur le sein de sa mère expirante. D'où est partie l'étincelle qui produit un tel incendie? quel est le motif d'une guerre où va s'engloutir un million d'hommes, qui embrasera peut-être toute l'Europe, et s'étendra dans toutes les parties du Nouveau-Monde? en apparence le bien public, et en réalité sans doute l'ambition d'un ministre, l'intrigue d'une courtisanne, ou quelqu'autre sujet aussi important. Cruels! c'est donc ainsi que vous vous jouez de la vie des hommes! vous sacrifiez une génération entière à la conservation de votre pouvoir ou à vos plaisirs! Combien ces germes de discorde et de haine répandus sur toute la terre nous rendirent encore plus précieuse la douce paix dont nous jouissions dans notre Vallon! C'étoit le seul lieu sur la terre où la méchanceté des hommes ne pût pénétrer. En vain de longues chaînes de montagnes s'élèvent jusqu'aux cieux; en vain de profondes mers séparent les continens; rien n'arrête l'ambition effrénée. Nous seuls, au milieu de la servitude et de la destruction, nous bravons la fureur du génie des conquêtes; il vient expirer à nos pieds. C'est à nous qu'appartient le véritable empire de cette terre sur laquelle nous planons; nous pouvions en être les vengeurs, et dans l'excès de notre indignation nous fûmes violemment tentés de rouler les quartiers de roches que nous avions sous la main et d'écraser également espagnols et français, et vainqueurs et vaincus. Nous pouvions exercer impunément cet acte de justice qu'on auroit cru et qui eût été en effet un acte de justice céleste. Déjà des roches de plus de trois quintaux étoient sur le bord du précipice; déjà elles étoient soulevées et prêtes à tomber sur la tête des tigres qui se disputoient au pied de nos montagnes le prix de la férocité[13]. On n'attendoit plus que le signal du gouverneur; mais au lieu de le donner, il nous fit part d'une réflexion qui nous désarma sur-le-champ. Vous savez, dit-il, que les peuples de l'Europe sont les esclaves de leurs Souverains; ces soldats ont été enlevés à leur charrue ou à leur métier. Ils viennent battre pour une querelle qui leur est inconnue. Ferons-nous tomber sur l'innocent la peine due au coupable? non; le ciel a seul le pouvoir de distinguer le crime; c'est à lui seul aussi qu'appartient le droit de le punir. Pour nous, contentons-nous de séparer les combattans et de suspendre le carnage; ne fût-ce que pour le reste du jour, nous aurions obtenu un grand avantage, et le seul qui soit à la disposition de l'homme; car il est au-dessus de nos forces de faire le bien: heureux si nous pouvons seulement empêcher le mal. Un stratagème qui me semble infaillible pour cela est de persuader aux deux partis qu'ils sont coupés et cernés par une force supérieure; or, rien n'est plus facile: il ne faut qu'avancer tous ensemble sur le bord du rempart en poussant de grands cris et tirant quelques coups de fusil; nous n'aurons pas répété deux fois ce jeu effrayant, que notre triomphe sera complet.

L'espérance du gouverneur fut pleinement confirmée. Au bruit que nous fîmes, tous les regards se tournèrent d'abord avec la plus grande surprise vers nous; des deux côtés on nous fit plusieurs signaux de reconnoissance; mais voyant que nous n'y répondions pas, chaque parti s'imagina que le renfort survenu étoit pour son adversaire; et lorsque nous eûmes cessé de paroître, chacun d'eux prit la fuite, dans la persuasion sans doute que nous descendions la montagne pour l'envelopper. Nous réussîmes ainsi, à l'aide d'un innocent artifice, à arrêter pour quelque tems l'effusion du sang humain.

Nous prévoyions bien que ce tems ne pouvoit être de longue durée, et qu'aussitôt que les deux partis auroient reconnu le peu de fondement de leur crainte, ils reviendroient l'un contre l'autre avec plus de fureur que jamais; mais le bruit des armes à feu qui recommença dès le lendemain, ne nous attira plus sur le rempart. Quoiqu'étant placés hors du danger, ces combats sanglans ne pussent être pour nous, comme ceux du Cirque pour les Romains qu'un objet de curiosité et d'amusement, nous ne fûmes pas tentés d'en être une seconde fois les témoins.

En entendant ces organes de terreur et de mort, nous gémissions sur le triste résultat des progrès de l'esprit humain qui, faute de direction, ont produit dans tous les tems une foule de maux et si peu de bien.