Cependant s'approchoit ce jour solemnel qui préside parmi nous à la renaissance du printems. Des guirlandes de fleurs furent suspendues dès le matin à la porte des cabanes. Bientôt des bandes de jeunes garçons et de jeunes filles, parées de leurs plus beaux atours, arrivèrent en dansant aux sons des flûtes et des hautbois; les vieillards, le conseil des sages se réunirent à l'assemblée; enfin le gouverneur parut, et fut accueilli par tous les témoignages du respect et de l'amour. Alors on se mit en marche pour faire le tour du Vallon, suivant l'usage accoutumé, en chantant les louanges de l'Eternel qui, chaque année, renouvelle les fleurs et les fruits de la terre, et pourvoit à nos besoins ainsi qu'à nos plaisirs. La voix forte et sonore des hommes, le timbre argenté de leurs compagnes, soutenus par l'harmonie des instrumens, formoient un concert céleste. Lorsque nous fûmes arrivés sur le rempart qui regarde l'Espagne, nous apperçûmes une troupe de soldats espagnols au pied d'un petit fort recemment élevé sur la montagne qui domine le chemin du port ou passage dans cette partie de la crête des Pyrénées.
Ces malheureux, fanatisés par les ministres imposteurs du plus simple des cultes, s'imaginèrent en nous voyant que nous étions des messagers divins envoyés par l'Etre-Suprême. Ils se prosternèrent à genoux et nous supplièrent de leur accorder notre médiation. Anges célestes, purs et sublimes esprits, s'écrièrent-ils, daignez parler pour nous au souverain arbitre des combats; nous défendons sa cause, qu'il la fasse triompher de ses superbes ennemis.
Ils avoient à peine achevé, que des troupes de français, après avoir escaladé leurs montagnes, fondirent sur eux comme des aigles sur de foibles colombes. Aussitôt changeant de langage en changeant de fortune, les vaincus nous chargèrent d'imprécations. Perfides, s'écrièrent-ils, vous êtes venus nous séduire, éblouir nos yeux d'un éclat trompeur pour nous faire tomber sous le fer de nos ennemis; anges de ténèbres, quittez votre fausse lumière, rentrez dans l'abîme où vous fûtes précipités, et soyez à jamais maudits de nous comme vous l'êtes de Dieu.
C'est ainsi qu'égarés par la superstition qui juge de tout suivant les seules apparences si souvent contraires à la réalité, dans le même jour, ils nous adorèrent comme des anges et nous maudirent comme des diables.
Pendant plus d'une année, le bruit de la guerre et des combats ne cessa presque pas un seul jour de se faire entendre. La même montagne passoit alternativement de l'un à l'autre des combattans; mais la conquête étoit accompagnée de tant de pillages, qu'elle finit par n'être plus d'aucune valeur. Le vainqueur n'osoit plus y faire paître ses troupeaux; la pâture, objet de la querelle, couvrit la terre en pure perte, et ne fut recueillie par aucun des concurrens.
Le cœur de nos anciens militaires se ranimoit à ce bruit; ils s'entretenoient de leurs vieilles guerres, et brûloient encore quelquefois de figurer dans la nouvelle; mais ce n'étoit qu'une simple habitude du corps, le moindre retour sur le présent en effaçoit le souvenir. S'ils avoient eu leur pays à défendre, ils se seroient rappelé leur ancien état avec orgueil.
Il ne se trouve aucun oisif dans notre société, aucun frelon qui dévore le miel des abeilles. Tout le monde travaille; mais quoique le produit des travaux soit commun, tous les travaux ne sont pas semblables. Le premier de tous est sans contredit l'agriculture; cependant avec les agriculteurs il faut des meûniers pour moudre leur blé, des forgerons pour façonner leurs outils, des tisserands pour leurs habillemens. Un accident vient de donner naissance à une nouvelle classe d'ouvriers: le feu a pris à une chaumière du village; un de nos frères qui étoit monté sur le toit pour l'éteindre, a tombé avec la couverture et s'est cassé une jambe. Du sein de la foule qui l'entouroit et qui lui prodiguoit de stériles témoignages d'intérêt, est sorti tout-à-coup un homme qui, après avoir examiné la fracture, en a garanti la guérison. Cet homme étoit connu pour être très-serviable et très-adroit auprès des malades. Un traité d'anatomie qu'il avoit trouvé dans la bibliothèque avoit décélé de bonne heure son goût et ses talens pour cette science et pour tout ce qui s'y rapporte. Il en avoit souvent fait l'application avec succès sur des animaux; plusieurs avoient été guéris par ses soins d'ulcères, de luxations et de fractures.
En général, la chirurgie est de toutes les branches de la science relative à la guérison des maladies de l'homme, la plus certaine, et peut-être la seule qui soit certaine. Elle n'opère que sur des maux visibles et par des procédés pareillement évidens. Point de conjectures, de tâtonnemens, de diversité d'opinions et de systêmes comme dans la médecine. Un homme a le bras cassé: il n'y a qu'un moyen de faire reprendre l'os fracturé; par conséquent aucune contestation, si ce n'est de zèle et d'adresse entre les chirurgiens appelés. Mais il n'en est pas de même pour un homme attaqué d'une maladie interne. Quelle est cette maladie? d'où provient-elle? quel est le tempérament du malade? etc.: autant de questions à résoudre. Viennent ensuite en aussi grand nombre les différens systêmes curatifs. Chaque médecin a son opinion fondée sur l'expérience; tous diffèrent entr'eux d'opinion; et néanmoins tous ont raison, parce que les tempéramens ne sont pas les mêmes et que le remède qui a guéri un malade en a tué un autre. Comment discerner, entre une si grande variété de tempéramens, le remède propre à la maladie, en apparence semblable, et réellement aussi variable que le sujet? C'est cette incertitude qui, dans tous les tems a répandu des nuages sur l'utilité de la médecine. De bons esprits l'ont regardée comme une science conjecturale, aussi souvent funeste que salutaire. Ainsi, à tout considérer, il est au moins douteux que notre ignorance sur cette matière soit un malheur; mais nous avons d'autant plus de raison de cultiver la chirurgie, qu'indépendamment des cures de maux externes qui lui sont particuliers, souvent de ceux-ci naissent des maux intérieurs qu'elle doit connoître mieux, et guérir encore plus sûrement que la médecine. Il nous a donc paru nécessaire de former une école pour cet art utile. Le jeune Laurent, que le hasard nous a présenté d'une manière si favorable, en a été nommé professeur. Quelques élèves, choisis parmi les jeunes gens qui ont annoncé le plus de disposition, ont été attachés à cet établissement. La nourriture et l'entretien de ces disciples d'Esculape est une nouvelle charge pour nos agriculteurs, dont ils seront loin de se plaindre, puisque ce ne sera qu'une indemnité des services essentiels qui peuvent leur être nécessaires d'un moment à l'autre. C'est ainsi que, dans notre société, tous les individus sont utiles les uns aux autres, et que tous les travaux concourent à la prospérité commune.
Nous n'avions jusqu'à présent connu que les avantages de notre isolement du reste de la terre; nous venons d'en éprouver cette année les inconvéniens. Nos blés en partie gelés par de grands froids survenus au commencement du printems, et en partie noyés dans des déluges de pluie tombés au moment de la récolte, n'ont donné que le quart de leur produit accoutumé. Dans toutes les parties de la terre civilisées, un pareil déficit se seroit aisément réparé par les canaux du commerce. Contraints ici de prendre toutes nos ressources en nous-mêmes, au lieu de chercher à augmenter nos provisions conformément à nos besoins, nous avons été forcés de régler nos besoins sur la quantité de nos provisions. C'est là, c'est dans cette terrible nécessité que s'est développée cette philantropie qui rend commun à chaque individu le malheur de ses frères. La foiblesse et la maladie ont des droits qui ne sont nulle part plus sacrés que chez nous; les femmes enceintes, les nourrices, les enfans, les convalescens n'ont point éprouvé la disette. Tous ceux à qui la nature a donné des forces et du courage se sont disputé l'honneur de supporter une partie de leur lot dans le malheur général.
Frappé de ce triste évènement, notre anglais, M. Odgermont, a vivement regretté que la pomme de terre naturalisée depuis long-tems dans son pays, ne le fût pas dans notre vallon. Il nous a souvent entretenus des grands avantages de cette racine. La pluie qui a fait périr notre blé eût été très-favorable à son accroissement, et la même cause eût produit le mal et le remède. Cette racine n'étoit pas connue dans nos montagnes, quand nos pères en sont sortis pour s'établir ici. Peut-être l'est-elle à présent; mais comment et par quelle voie nous la procurer? ce seroit un hasard qui tiendroit du prodige[14].