CHAPITRE XI.
Il se répand depuis quelque tems dans notre colonie un violent désir de savoir des nouvelles de la patrie de nos pères. Il y a à-peu-près cinquante ans qu'ils l'ont quittée pour venir s'établir dans ce vallon; la mort les a presque tous moissonnés depuis ce tems, leurs ossemens reposent honorablement dans le séjour de l'éternelle paix: il ne reste vivans de cette première génération que quatre individus.
Ces quatre vieillards ont combattu par une foule de raisons ce mouvement de curiosité: Vous ne pouvez la satisfaire, ont-ils dit, qu'en envoyant quelqu'un de nos frères dans notre ancien pays. Nous admettons que la sortie de ce vallon et la rentrée dans son enceinte soient praticables; qui sera le guide de notre voyageur dans un monde inconnu? Les méchans qui nous en ont chassés ne se sont-ils pas reproduits dans leur race? que deviendra notre bon frère au milieu de ces loups dévorans? S'il échappe à leur férocité, n'aura-t-il pas à craindre le poison de leurs vices aussi meurtrier? Voulez-vous vous exposer à la contagion de la peste que cette innocente victime rapportera parmi vous? On a facilement détruit ces différentes objections: on ne se servira de la corde qui a été fabriquée pour descendre notre frère sur la terre, qu'après en avoir fait l'essai sur un poids considérable; notre frère aura pour guide le moins âgé des quatre vieillards de l'ancien monde qui a déjà demandé à l'accompagner; si les deux voyageurs apperçoivent la moindre apparence de trouble, ils reviendront aussitôt sur leurs pas; à l'égard des vices de la société qu'ils seront obligés de fréquenter, il est impossible qu'ils séduisent jamais des hommes du Vallon aérien.
Un motif plus puissant que la curiosité engageoit à ce voyage. La population du Vallon s'étoit considérablement augmentée depuis son établissement; et nous voyions, à la vérité dans un grand lointain, le moment où le nombre des habitans auroit excédé l'étendue du terrain. Il convenoit, avant de sortir de notre arche, d'envoyer une colombe à la découverte; elle reviendroit bientôt triste et fugitive sans avoir vu où reposer ses pieds: ou elle rapporteroit dans son bec un rameau vert, et nous apprendrions de cette manière si la terre est habitable ou si les eaux couvrent encore sa surface.
Tandis que nous étions occupés de cet important objet, un faucon vint s'abattre de lassitude près de nos cabanes. On le prit aisément: il portoit à son cou un collier sur lequel étoient gravés ces mots:
J'appartiens au roi de France, l'an de grace 1729, époque de la paix générale dans toute l'Europe[15].
Cette nouvelle nous sembla envoyée du ciel même pour terminer nos débats. Ces mots, la paix générale, annonçoient clairement, non seulement la fin des querelles politiques, mais encore celle de cette guerre de religion qui avoit obligé nos ancêtres d'abandonner leur patrie. Ainsi la France, tranquille dans l'intérieur comme au dehors, jouissoit maintenant de toutes les faveurs de son riche sol et de son beau ciel; et la patrie, repentante de ses persécutions envers les pères, ouvroit son sein et tendoit les bras à leurs enfans fugitifs.
Nos vieillards ne furent pas les derniers à adopter cette opinion: tous les avis étant d'accord, il ne fut plus question que de savoir auquel d'entre nous seroit confiée cette grande mission.
Les suffrages tombèrent presqu'unanimement sur notre gouverneur; c'étoit un homme d'un âge mûr qui avoit reçu de la nature un goût décidé pour l'étude du gouvernement, de la religion et des mœurs des différens peuples. Les livres d'histoire, tant ancienne que moderne, que nos pères avoient apportés, l'avoient guidé dans ces recherches. Sa théorie étoit profonde; il désiroit ardemment de la vérifier par les faits. D'ailleurs, étant fils de M. de Montalègre, conseiller au parlement de Toulouse, l'un des fondateurs de notre colonie, il lui seroit plus facile qu'à tout autre de s'instruire de la politique actuelle de la France. Il fut remplacé pendant son absence par le vice-gouverneur; on lui associa un des quatre vieillards qui étoient nés sur la terre. Celui-ci étoit encore capable de supporter les fatigues du voyage, et il n'avoit pas oublié le patois en usage dans les montagnes des Pyrénées.
Tandis que le conseil étoit occupé à rédiger des instructions pour les voyageurs, une autre partie de nos frères travailloit à leur voiture aérienne. Voici en quoi elle consistoit: