Parmi plusieurs arbres qui ombrageoient le rempart circulaire du vallon, croissoit, sur le côté qui regarde la France, un hêtre noueux et robuste; cet arbre avoit grandi dans une direction inclinée et saillante en dehors; mais attaché au rocher par de vastes et profondes racines, il étoit capable de supporter jusqu'auprès de sa cîme les plus pesans fardeaux. Plusieurs de nos frères l'avoient éprouvé en s'avançant assez sur le tronc pour plonger leurs regards jusqu'au pied du rempart. Cet arbre fut coupé à la moitié de sa longueur; la cîme rameuse détachée par la hache tranchante tomba avec un grand bruit.

L'extrémité du tronçon fut ensuite ouverte de deux traits de scie pour faire une mortaise; on y introduisit une roue de poulie, et on l'y fixa par un axe de fer.

Dans cette poulie fut passée la corde de chanvre que l'on avoit filée, et enfin à un des bouts de cette corde on attacha une pierre du poids de trois à quatre cents livres qui fut descendue jusqu'au pied de la montagne et ensuite remontée sans le moindre accident.

L'épreuve de l'appareil ayant été faite de cette manière, nous fûmes parfaitement tranquilles sur le succès de la descente de nos voyageurs. Leur départ fut fixé au surlendemain.

Cependant, en voyant l'instant de leur séparation aussi rapproché, les voyageurs furent assiégés de troubles et d'inquiétudes: ils alloient quitter un pays où tous les besoins physiques, tous ceux du cœur et de l'esprit étoient complettement remplis; la peine, le plaisir d'un individu étoient ressentis par la société entière; en un mot, la même ame sembloit être commune à tous les frères de cette grande famille.

Qu'alloient-ils trouver en échange d'un séjour comblé de tant de faveurs? un pays entièrement inconnu depuis cinquante ans, qui, à cette époque, épuisé par de longues guerres au-dehors avec toutes les puissances, achevoit de se détruire par une persécution aussi injuste que sanglante contre la portion la plus industrieuse et la plus utile de ses propres habitans. N'étoit-il pas raisonnable de penser que ce pays, expiant son orgueil, étoit en proie à la vengeance des puissances rivales ou au désespoir de ses malheureux citoyens?

Ces réflexions étoient moins douloureuses pour le plus vieux des deux voyageurs: il n'avoit plus de femme, ses enfans mariés voyoient devant eux une nombreuse postérité, et leurs regards se tournoient moins souvent vers leur père. Mais notre frère Montalègre étoit l'unique objet de l'amour de sa tendre épouse; des larmes coulèrent abondamment dans le secret de la couche nuptiale.

Parmi les objets nécessaires pour ce grand voyage, on n'oublia pas l'argent. Tout le numéraire qui avoit été apporté tant par les fondateurs de la colonie que par les citoyens qui étoient venus la peupler, avoit été réuni et déposé chez le gouverneur. La somme étoit assez considérable; mais l'argent n'étant d'aucune utilité pour les besoins du Vallon, le coffre qui renfermoit celui-ci, n'avoit pas été ouvert depuis plus de quarante ans. On en tira trois mille livres qui parurent suffisantes pour les dépenses de la mission; trois autres mille livres devoient être employées à l'achat des objets utiles qui pourroient se présenter.

On convint que les voyageurs sonneroient trois fois de leur trompe pour annoncer leur retour au pied de la montagne: à ce signal on descendroit la corde qui les remontroit dans le Vallon.

A la naissance du jour marqué pour le départ, les voyageurs se sont rendus sur le rempart, entourés de leur famille et suivis de tous les habitans: la curiosité, la surprise, la frayeur se peignoient tour-à-tour dans les regards.