"L'homme est de glace aux vérités,
Il est de feu pour le mensonge.
Ces vers ont une application universelle, et il semble à l'intérêt qu'inspirent les fictions à toutes les classes de la société, qu'elles sont nécessaires à l'esprit de l'homme; ce n'est le plus souvent que par-là qu'il prouve l'existence de sa pensée; et la plus grande partie du genre humain seroit réduite à l'état d'imbécillité, si la vérité étoit la seule source où elle pût puiser ses idées.
Je conclus de l'opinion de mes pâtres, partagée par tous les habitans des environs, que l'intérieur de ce groupe de montagnes méritoit d'être examiné. Je profitai, le 10 de juillet, d'un calme presqu'absolu pour m'élever à leur hauteur. En planant à la distance de quelques centaines de toises au-dessus de ce bassin, il me fut aisé d'y appercevoir des hommes à la simple vue; mais aussitôt qu'ils m'eurent découvert, ils s'enfuirent et disparurent: ce qui auroit bien suffi, si j'avois eu quelques doutes à cet égard, pour me persuader que ces gens-là n'étoient pas en relation avec l'empire infernal. Cependant, lorsqu'après avoir ouvert la soupape pour faire écouler une partie du gaz de mon ballon, je fus descendu à terre, je m'armai à tout évènement, avant de sortir de ma nacelle, de mes deux pistolets et de mon sabre. Tous les objets qui m'environnoient, présentoient l'image de la civilisation; à mes pieds, des champs cultivés et plantés en diverses espèces de grains; sur les coteaux, des troupeaux de différens animaux, des bosquets, des fleurs, un jardin; et vers le milieu, un amas de cabanes alignées dans un ordre régulier; mais parmi cette apparente population, la plus profonde solitude; les pâtres même qui gardoient les troupeaux, avoient disparu, et il ne restoit dans les champs en culture que quelques instrumens aratoires qui attestassent la présence de l'homme.
En suivant le sentier qui conduisoit aux cabanes, je me sentis frappé d'un violent saisissement. Quels étoient les habitans de ce lieu inconnus au reste de la terre? des brigands, peut-être, des assassins qui n'ont pu trouver que cet asile pour se dérober à la justice. Que vais-je devenir au milieu d'eux, seul, sans secours, sans protection! Cependant, ces paisibles troupeaux, cette innocente culture annonçoient des mœurs douces; les peuples agriculteurs sont sociables et bons; il n'y a de féroces que ces hommes de sang qui vivent de chasse et de carnage. En m'entretenant de ces diverses pensées, j'arrivai au village; toutes les portes étoient fermées et je n'entendois pas le moindre bruit. Parmi ces cabanes, j'en distinguai une plus grande et plus ornée que les autres. Je pensai que s'il y avoit quelque humanité dans ce lieu, elle se trouveroit de préférence chez l'individu qui annonçoit le plus d'aisance, et conséquemment le plus de lumières. J'allai donc frapper à cette porte, qui, ainsi que toutes les autres, n'étoit fermée que par un simple loquet de bois. Elle s'ouvre, et je me sens pénétré de confiance et de vénération à l'aspect d'un grand et bel homme portant une longue barbe, qui me dit avec un sourire affectueux: «Mon frère, vous avez couru un grand danger, et nous avons eu bien peur nous-mêmes de ce gros vilain animal qui vous tenoit dans ses pattes. Il est mort, sans doute, puisque vous voilà en vie.» Après ces paroles, et sans attendre ma réponse, le patriarche me prend par la main et m'entraîne hors de la maison. Sa femme et ses deux enfans le suivent. Lorsqu'il fut sur le perron qui étoit au-devant de sa demeure, il sonna trois fois d'une trompe qu'il portoit suspendue à son côté. A ce signal, tous les habitans sortirent de leurs cabanes et se rangèrent en demi-cercle devant le perron. Cependant, ils tournoient souvent la tête du côté où étoit le ballon, en donnant de grandes marques de frayeur. Parlez maintenant, me dit mon guide qui paroissoit être le chef de la peuplade; apprenez à nos frères si vous êtes bien sûr d'avoir tué le monstre qui vous a porté jusqu'ici, et s'il n'y a plus rien à en craindre. Je m'efforçois de leur faire comprendre que mon ballon n'étoit qu'une machine insensible, absolument incapable de faire ni bien ni mal à personne; mais, m'appercevant qu'il restoit toujours beaucoup d'inquiétude, je les conjurai de me suivre pour se rassurer par leurs propres yeux. Lorsque je fus rendu au ballon, et que je l'eus touché et fait toucher de tous côtés à quelques-uns des plus hardis, ils passèrent aussitôt de l'excès de la peur à l'excès de la licence. Chacun s'efforçoit à l'envi de monter dessus pour le fouler aux pieds. Je me hâtai de prévenir les suites de ces bravades, en faisant concevoir au chef de quelle importance il étoit pour moi que cette machine ne fût pas endommagée. Alors, il décrivit à trois pas de distance un grand cercle tout autour, et défendit à tout le monde de l'outre-passer, en recommandant aux mères de surveiller leurs enfans.
Lorsque de part et d'autre on eut fait disparoître tout sujet de craintes et d'inquiétudes, je me livrai à l'examen de mes nouveaux hôtes. Tous les hommes sembloient des Apollon, et toutes les femmes des Vénus par leurs belles formes et leur noble stature; mais la bonté peinte sur la figure des premiers, remplaçoit la fierté du Dieu vainqueur du serpent, et tous les traits des autres exprimoient l'innocence et la candeur, au lieu des ruses et de la coquetterie de la déesse amante de Mars.
Cette beauté extérieure, si générale parmi les deux sexes, devoit avoir une cause commune; et la suite de mes observations me convainquit qu'elle étoit principalement l'effet de la perfection intérieure. On a pu remarquer comme moi que ces familles de bonne race, distinguées par une longue filiation de vertus héréditaires, sont la plupart caractérisées par une belle figure, et toutes du moins par une bonne figure. S'il y a des exceptions à la règle, elles ne portent que sur quelques individus, et non pas sur les races qui conservent, tant qu'elles ne dégénèrent pas, cette influence marquée du moral sur le physique, cette harmonie entre l'ame et le corps.
La peuplade que j'avois sous les yeux respiroit je ne sais quoi d'antique et de patriarchal. Il me sembloit voir les premiers descendans d'Adam rassemblés autour de leur chef, avant sa chute, avant que Caïn eût troublé l'innocence et la paix de la terre. Ils ne composent qu'une seule famille; ils s'appellent entr'eux comme aux premiers tems du doux nom de frère et de sœur; le chef a sur eux cette autorité de la vertu qui, ne se déployant que pour le bonheur des hommes qui lui sont soumis, tire tant de force de l'amour qu'elle inspire. Aussi est-il leur père commun. Toutes ses volontés sont des lois sacrées, parce qu'il ne veut jamais que faire des heureux.
La puissance du chef est sanctionnée par Dieu même. Il est son représentant sur la terre; c'est au nom de cet Etre-Suprême qu'il annonce ses volontés. Ainsi, c'est de Dieu même qu'émanent toutes les loix; il est présent à toutes les pensées et à toutes les actions. En un mot, c'est le gouvernement théocratique, mais bien différent de celui de Moïse; car il ne commande ni les sacrifices d'animaux, ni le massacre des hommes, et il est aussi doux que l'autre étoit terrible.
Une chose plus étonnante encore que la pureté des mœurs dans ce coin des Pyrénées, c'est l'instruction, la justesse d'esprit, la correction du langage commune à tous ses habitans. Quel incroyable phénomène! au milieu d'un pays qui semble de trois siècles en arrière de la civilisation du reste de la France, où l'homme encore sauvage ne parle qu'un patois grossier, borné, comme ses idées, à l'expression des seuls besoins physiques;[1] dans le lieu le plus agreste de ce pays, qu'à l'aspect de son enceinte on n'auroit jugé propre qu'à servir de retraite aux aigles et aux ours, habite un peuple doux, bon, aimable, tel qu'on n'en trouve plus de semblable sur la terre, et que, pour s'en former une idée, il faille recourir à ce qu'il y a de plus merveilleux dans l'histoire et dans la fable. Qu'on se représente une société choisie du beau siècle de Louis XIV, échappée à la contagion du siècle suivant, dont la raison mûrie a remplacé la politesse des lèvres par celle du cœur, et les éclairs du bel esprit par la lumière toujours égale du bon sens. Tel est le peuple du Vallon aérien.
Quoiqu'il soit difficile de se défendre d'un peu d'enthousiasme en faisant la description d'un pareil peuple, elle est cependant fidellement tracée d'après la nature même. L'imagination peut bien chercher à embellir quelques traits d'un tableau lorsqu'on le copie; mais elle n'en ajoute aucun qui ne soit pas dans le modèle. On ne pourra m'accuser d'exagération quand je me renfermerai dans l'expression littérale de ce que j'ai vu, et c'est ce que je fais religieusement; et je consens qu'on m'applique le mentiris impudentissime, si mes confrères les aéronautes qui seront tentés de faire le même voyage, ne confirment pas cette relation[2].