Après ce que je viens de dire du degré de civilisation de ce peuple, ce n'est pas une grande merveille que tous ses individus sachent lire et écrire. Si je faisois un roman, j'ajouterois qu'il y a dans le pays une fabrique de papiers, une imprimerie et des auteurs; mais, fidèle organe de la simple vérité, je dirai qu'au défaut de papier dont on ne fait point usage, attendu qu'on n'en fabrique pas, on se sert de parchemin pour écrire; que toute la bibliothèque du pays est composée d'une centaine de volumes imprimés à Paris il y a cent trente ou cent cinquante ans; qu'on ne connoît aucun de ceux du XVIIIe siècle, et que les seuls livres nouveaux sont manuscrits, et ont été composés dans ce lieu. Ces livres sont un catéchisme politique et moral dont il y a autant d'exemplaires que d'habitans âgés de plus de vingt ans; car chacun est obligé d'en tirer une copie dès qu'il est parvenu à l'âge de raison. Ce catéchisme contient des règles de conduite pour tout ce qui, n'étant pas inspiré par la nature, tient aux conventions ou aux convenances de la société. Ainsi, les obligations réciproques entre les pères et les enfans n'y sont pas comprises, parce qu'elles émanent du sentiment, et que ce seroit méconnoître le sentiment que d'en faire un devoir.
La religion fournit le texte du premier et principal chapitre de ce catéchisme. Cette religion est, comme je l'ai dit, essentiellement théocratique. Le chef, étant le représentant de Dieu, réunit les deux pouvoirs temporel et spirituel. C'est lui qui, chaque matin, entonne le cantique de louanges et d'hommages à l'Etre-Suprême, que tout le peuple répète après lui. Il prescrit ensuite les différens travaux auxquels chacun doit se livrer dans le cours de la journée. En quelque lieu que soit l'homme, et quelles que soient ses pensées et ses actions, il est continuellement sous les regards de Dieu. Le chef fait, quand il lui plaît, résonner la trompe que lui seul a droit de porter; à ce signal, tous les individus, sans exception, quittent leurs travaux, et adressent en commun leur hommage au ciel; cet hommage est renouvelé avant le commencement et après la fin de chaque repas, ainsi qu'après la fin des travaux de la journée. Les dimanches, les fêtes annuelles instituées pour différentes causes, les naissances, les mariages et les funérailles, sont également célébrés par des hymnes, par des chants religieux, analogues au sujet de la cérémonie. Voilà le seul culte, les seuls actes extérieurs de la religion de ce peuple; et j'ajoute que jamais sur la terre il n'en a paru d'aussi pieux. L'Eglise Romaine n'a pas de saints plus purs, et leurs vertus semblent, comme leur demeure, située entre le ciel et la terre, les placer dès cette vie au rang des anges.
Tel est le sommaire du premier chapitre.
Le second chapitre traite de la puissance du chef, de l'obéissance du peuple et des obligations réciproques de l'un et de l'autre.
Dans les autres chapitres on fixe le mode d'élévation à la place de chef. Elle est héréditaire pour les hommes seuls et par ordre de primogéniture.
Il y a un conseil de vieillards qui s'assemble deux fois par semaine, et sans l'avis duquel le chef ne peut rien ordonner de nouveau ou qui s'écarte de la règle habituelle. Ce même conseil est chargé de faire l'examen de la vie de l'individu qui vient de mourir, et de rédiger, conformément au résultat de cet examen, l'inscription qui est gravée sur sa tombe. C'est ce conseil qui, conjointement avec le chef, fixe tous les ans l'étendue des terres à cultiver, et l'espèce de grains à y semer; car il n'y a aucune propriété distincte; tout est commun, à l'exception seulement des personnes, du logement et des vêtemens.
Mais le peuple n'est pas le seul dont la conduite soit dirigée; une loi sévère surveille également celle du chef. Depuis l'archange Satan qui abusa de sa puissance, tout démontre qu'il n'est aucune créature, telle parfaite qu'elle soit, qui ne soit portée à excéder la mesure de son pouvoir, si ce pouvoir n'a des limites et des surveillans qui les fassent respecter. Tous les cas d'usurpation d'autorité et de despotisme sont prévus dans le catéchisme, et la repréhension en est confiée au conseil des vieillards.
Au reste, on peut dire de cette peuplade, avec bien plus de raison que Tacite n'a dit des Germains: Que les mœurs y tiennent la place des lois. L'isolement de cet heureux asile de la vertu le garantit de la contagion du vice: et s'il s'y est glissé quelques fautes inséparables de l'humanité, de légères corrections suffisent pour les réprimer[3].
Je me borne à cet exposé, parce que j'ai apporté une copie de ce singulier catéchisme que je ferai imprimer séparément en entier, si on le désire[4].
L'autre livre, également manuscrit, contient les annales de cette peuplade, depuis l'origine de son établissement jusqu'à ce jour. Celui-là n'est pas aussi répandu que le premier; le chef et les membres du conseil sont les seules personnes qui en ayent une copie. On a bien voulu m'en donner une que je transcrirai à la suite de cette relation[5].