Vous voyez en moi un homme qui, avec le cœur le plus pur, porte le poids de tous les malheurs de son siècle. Je suis dévoré de remords sans avoir commis de crimes; vainement je tâche d'effacer le passé par le présent. Des charbons ardens sous mes pieds ne me tourmenteroient pas plus que mes souvenirs. Permettez-moi donc, messieurs, de ne vous raconter de ma vie que ce qui suffit pour me faire connoître.

Je n'ai appris le secret de ma naissance qu'à la mort de ma mère, et depuis peu d'années. Ainsi, j'avois atteint l'âge mûr, lorsque tout ce qui se rapporte à cet évènement me fut révélé. J'anticipe donc sur les tems dans cette partie de mon récit:

Mon père étoit un simple artisan, ma mère une honnête paysanne. Tous les deux vécurent dans l'obscurité pendant une année, au bout de laquelle mon père, tourmenté d'un pressentiment ambitieux, quitta son épouse pour aller chercher fortune à Paris. Ils convinrent avant de se séparer que la femme changeroit de pays et de nom. La souplesse, l'esprit d'intrigue, le talent de plaire et de flatter les passions, ouvrirent bientôt au mari un accès familier chez ce prince, trop facile et trop ami des plaisirs, qui gouvernoit la France. Les dignités ecclésiastiques étoient dans la main du régent; et en faire la récompense du ministre de ses voluptés, lui parut une nouveauté piquante qui le fit sourire d'avance. C'est ainsi que mon père devint presque dans le même jour, diacre, évêque, archevêque et cardinal. Alors, il envoya un de ses affidés détacher du registre tenu par le curé, la feuille qui contenoit l'acte de célébration de son mariage; le même homme enleva ensuite de chez le notaire la minute du contrat. Aussitôt que ces deux pièces furent en sa possession, il les anéantit. Ainsi entièrement dégagé de ses premiers nœuds, il établit ma mère dans un riche domaine aux environs de Tours; elle continua à passer pour la veuve d'un officier nommé Deville-Franche. J'avois quinze ans à l'époque de cette augmentation de fortune. L'éducation vertueuse que j'avois reçue avoit fortifié l'innocence et la pureté de mes penchans; et je ne fus sensible à la richesse, que parce qu'elle me fournit plus de moyens de m'instruire et de secourir les malheureux.

Quelque tems après notre établissement dans la Touraine, ma mère eut envie de voir Paris. Il est bien rare qu'une femme, jouissant d'une grande opulence, ne cède pas une fois dans sa vie à la curiosité de visiter cette capitale de l'Europe, enrichie de la gloire de tant de grands hommes, et ornée des graces de tant de belles femmes; mais elle ne crut pas devoir entreprendre ce voyage sans en avoir obtenu l'agrément de son mari. Celui-ci, devenu premier ministre, consentit à la demande de ma mère, mais sous la condition plus rigoureuse que jamais de la plus profonde discrétion sur tout ce qui la concernoit.

En arrivant à Paris, ma mère, conformément à l'ordre du cardinal, prit le titre de comtesse, et moi, on m'appela M. le comte. Nous eûmes un hôtel, deux voitures, un nombreux domestique.

Parmi les personnes qu'attira notre fortune, s'introduisit un abbé très-discret et très-cauteleux, qui exposa avec beaucoup d'art les pièges qui me seroient tendus dans le monde, et finit par proposer de m'y servir de guide. Heureusement cette proposition ne fut point du goût de ma mère; car, quoique trop jeune pour bien juger les hommes, celui-ci me déplaisoit précisément par les efforts qu'il faisoit pour me plaire. Elle lui répondit que son fils, ne la quittant jamais, ne courroit pas risque de prendre de fausse route. L'abbé insista pour que du moins j'allasse faire visite au cardinal; c'étoit, dit-il, un devoir indispensable pour tout homme distingué, arrivant à Paris, et il offrit de me présenter à son Eminence, de qui il avoit l'honneur d'être connu. Ce prêtre, si grand par sa place, étoit si décrié par sa conduite, il étoit tellement signalé dans toute la France pour réunir la bassesse la plus abjecte, l'orgueil le plus impudent, et le libertinage le plus crapuleux, que cette seconde proposition déplût autant que l'autre à ma jeune et simple innocence; mais l'abbé fit entrevoir des dangers dans mon refus, et ma mère, alarmée, exigea le sacrifice de ma répugnance.

Nous fûmes d'abord introduits dans un salon où se trouvoient plusieurs personnes du premier rang. L'abbé dit un mot à l'oreille de l'huissier du cabinet, et bientôt après on appela M. le comte de Ville-Franche. L'abbé entra avec moi dans le cabinet du cardinal.

Je m'attendois à voir la figure d'un monstre qui portoit tous ses vices écrits sur son front; et j'apperçus, au contraire, un visage doux, des yeux fins et spirituels, et l'accueil le plus affable. Après m'avoir considéré avec beaucoup d'attention, il me demanda si je ne voulois pas prendre un état, soit à l'armée, soit dans la robe. Je bégayai quelques mots d'un ton timide. Il s'approcha, et me frappant sur les joues du plat de la main: Allons, allons, mon petit ami, dit-il, vous avez besoin d'un appui, regardez-moi comme votre père, je veux absolument vous en servir.—Monsieur... et je restai court. J'étois combattu par deux sentimens opposés. Quand je le regardois, j'étois tenté de le prendre pour le plus honnête homme du monde; mais lorsque, rentrant en moi-même, je repassois ce qu'on m'en avoit dit, il me faisoit horreur, et j'étois impatient de sortir. L'abbé s'efforçoit de me faire entendre par signes qu'il étoit mon meilleur ami; et j'aurois peut-être fini par me laisser gagner à ses prévenances, lorsqu'on annonça le maréchal de Villeroi. A ce nom, la figure du cardinal se décomposa tout-à-coup. Cette figure, si douce et si riante, s'anima tour-à-tour de colère et de bassesse, de vengeance et de perfidie. Le masque étoit tombé, et je vis, dans toute sa laideur, le scélérat que l'on m'avoit peint. Nous sortîmes sans qu'il s'en apperçût, tant il étoit préoccupé de la visite d'un homme qu'il détestoit, et qu'il auroit voulu étouffer en l'embrassant.

Je ne vous dirai pas, messieurs, ce qui s'est passé pendant les quinze années que j'ai vécu à Paris. Etranger au milieu des évènemens et du tumulte de la capitale, mon esprit ardent fut d'abord tout entier absorbé par une seule chimère, la recherche de la perfectibilité de l'espèce humaine. L'étude attentive que j'avois faite des écrits des philosophes anciens et modernes, m'avoit convaincu qu'il existoit un moyen d'élever l'homme au-dessus des limites dans lesquelles il avoit été jusqu'à présent renfermé. Je pensois que c'étoit uniquement faute de le chercher où il étoit, que ce moyen n'avoit pas été trouvé. La gloire enivrante à mon âge, d'une découverte aussi sublime, remplissoit toutes mes facultés.

Les trois parties constitutives de notre être me sembloient devoir concourir également à l'acquisition de cette perfectibilité, le corps, l'esprit et le cœur. De là dérivoient la nécessité d'une santé parfaite, d'une grande instruction et de la plus pure moralité. Toutes mes recherches tendirent vers ces trois objets, et vous pouvez concevoir quel travail elles entraînèrent; mais les résultats furent bien différens de ceux que j'espérois; car en m'obstinant à perfectionner de plus en plus mon existence physique, je tombai malade, je devins presque hébêté à force de chercher à élever mon esprit; et la profonde étude de la morale auroit peut-être fini par m'ôter jusqu'au sentiment du juste et de l'injuste.