Il est inutile de vous entretenir des différentes folies qui m'occupèrent après celle-ci; je me hâte d'arriver à l'évènement qui a décidé du reste de ma vie.

Le cardinal fut attaqué d'une maladie, fruit de ses débauches, qui le conduisit au tombeau. Il subit auparavant une opération qui, loin de lui rendre la santé, accéléra la fin de ses jours. Dans ces tristes instans, il me fit appeler; mais, lorsque j'arrivai près de lui, il ne parloit déjà plus; cependant il me reconnut, et me remit entre les mains un papier cacheté qu'il me recommanda par signes d'emporter avec moi. Il étoit adressé à ma mère. Je le lui portai; mais au lieu de me communiquer ce qu'il contenoit, comme elle étoit dans l'habitude de faire de tout ce qu'elle recevoit, elle observa sur cet écrit le plus profond mystère. Sa santé, qui étoit déjà fort altérée, déclina de jour en jour depuis cet évènement. Lorsqu'elle se sentit toucher à ses derniers momens, elle m'appela près de son lit, et me révéla le triste secret de ma naissance. Elle m'apprit que mon père, et vous l'avez sans doute soupçonné, messieurs, dès le commencement de ce récit, étoit ce même premier ministre, ce cardinal Dubois, trop malheureusement célèbre dans la France. Elle me dévoila en même tems l'intrigue de son mari pour soustraire et anéantir les preuves de son mariage, et l'obliger elle-même au silence sur cet acte. Enfin, elle me confia que l'écrit que je lui avois remis étoit un testament du cardinal qui lui assuroit la possession d'une immense richesse.

Seul héritier de ma mère, après sa mort qui suivit de près cette révélation, je me trouvai à la tête d'une fortune qui auroit suffi à la subsistance de toute une province. J'en détestai l'origine, et il me sembloit entendre sans cesse me reprocher de jouir du fruit de la vente de ma patrie à ses ennemis, de celle des fonctions du gouvernement, des places de finance, des dignités de l'église, du trafic infame de la pudeur et de l'innocence. Quand même il m'eût été possible de faire rentrer tous ces biens dérobés dans leurs différentes sources primitives, je n'aurois pas réparé le mal qu'ils avoient produit; ainsi, plus d'adoucissement ni de terme aux chagrins qui étoient attachés à leur misérable possession. Ce qui y mit le comble, le secret du mariage, qui, durant la vie du cardinal, avoit été si bien caché, devint public, et le sujet de toutes les conversations, aussitôt qu'il fut mort. Comment affronter une pareille tempête? comment soutenir les trop justes reproches d'une foule de victimes, et les censures encore plus amères des soi-disant patriotes? comment être impudent, enfin, lorsqu'on n'est pas coupable? j'aimai mieux disparoître du milieu des hommes, et leur restituer, d'une main invisible, des biens dont la jouissance me sembloit un crime.

Lorsque ce projet fut arrêté dans mon esprit, je fondai, sans me faire connoître, un hospice pour les orphelins indigens, et un autre pour les vieillards; et après avoir congédié tous mes domestiques, en leur assurant du pain pour le reste de leur vie, je pris la voiture publique sous le nom de Renou, emportant dans mon modeste équipage, en diamans et autres bijoux précieux, les restes d'une fortune odieuse que j'avois consacrée toute entière au secours du malheur.

CHAPITRE XVI.

Mon dessein, en partant de Paris, étoit d'aller m'ensevelir dans quelque coin des Pyrénées, afin d'associer ces misérables et paisibles montagnes au partage des faveurs de la Providence, dont elles sont si souvent privées; mais en arrivant ici, j'appris que la neige obstruoit déjà plusieurs des chemins qui conduisent à ces frontières. Ainsi, je fus forcé de passer l'hiver à Toulouse. J'y consacrai tous les instans de mon loisir à l'étude de l'histoire naturelle. Quel vaste champ de méditations! je ne remonterai point à la naissance du monde pour contempler le tableau de la nature. Dans cette première époque, où le mal n'existoit pas encore, le tigre n'avoit point de rage, le serpent point de venin, et la terre étoit un paradis couvert de fruits et de fleurs; ainsi, la main de Dieu continuoit de diriger son ouvrage, et dans cet âge d'or, dont, sous différens noms, le souvenir est célèbre parmi tous les peuples, l'excellence de l'espèce humaine n'auroit jamais eu l'occasion d'être constatée par ses propres œuvres; mais si, dans le siècle de fer où nous sommes, l'homme venoit tout-à-coup à disparoître de la terre, les ronces, les vipères, tous les animaux destructeurs s'empareroient aussitôt de son empire, et la vie ne seroit qu'une mort animée. Qu'au milieu de cet affreux cahos l'homme se montre une seconde fois; il parle, et tout rentre dans l'ordre; les monstres des forêts s'enfuient, la terre s'embellit des fleurs du printems et des trésors de l'automne; il est l'envoyé de la Providence, les miracles sans nombre qu'il produit, constatent évidemment sa mission. C'est en vain que le législateur du Parnasse a conspiré contre ce roi de l'Univers. Les beaux vers de Boileau charment l'oreille sans obtenir le suffrage de l'esprit. Aussi long-tems que la raison l'emportera sur l'instinct, aussi long-tems appartiendra à l'homme la prééminence sur toutes les créatures de la terre. Tous les êtres lui sont soumis. Il n'en est aucun, tel farouche qu'il soit, qui n'obéisse fidèlement à sa volonté, quand il sait la faire entendre. C'est une preuve suffisamment constatée par ma seule expérience. J'ai apprivoisé les quadrupèdes, les insectes, en apparence, les plus indociles; et, par exemple, ces abeilles, que l'homme traite quelquefois d'une manière si barbare, et dont elles se vengent aussi parfois avec tant de furie, j'en ai fait mes plus zélés serviteurs; elles viennent à moi, et s'éloignent à mon commandement, me caressent, me baisent et prennent leur nourriture sur mes lèvres. A ces mots, M. Renou apperçut sur notre visage quelques marques de surprise et de curiosité, et il se disposa aussitôt à nous convaincre de la réalité de ce qu'il venoit d'annoncer. Il prit, dans une serre de son jardin, une pâte onctueuse et blanche, et s'en frotta la figure, le cou et les mains. Aussitôt les abeilles sortirent en foule de leur ruche; il s'éloigna, elles le suivirent, elles s'amonceloient sur son visage et sur tout son corps; il auroit pu les transporter ainsi au bout du monde. Lorsqu'il voulut congédier ses hôtes, il déboucha un petit flacon qu'il portoit à la main, et répandit quelques gouttes de la liqueur qui y étoit renfermée; aussitôt l'odeur pénétrante qu'elle exhala servit de signal de retraite; toutes, sans exception, retournèrent à leur ruche. Après cette expérience, M. Renou poursuivit en ces termes: Depuis quelque tems je me suis renfermé dans l'étude et les soins de ce seul insecte; je lui ai sauvé de cruelles proscriptions. Avant moi on étoit dans l'usage de détruire toute la population pour recueillir le produit de son travail; j'ai trouvé le moyen d'obtenir le même résultat sans commettre de meurtre; et je crois avoir également bien mérité des hommes et des abeilles. Ces occupations solitaires ont prolongé mon séjour à Toulouse, et j'étois presque décidé à y finir mes jours, si j'avois pu y rester toujours inconnu; mais depuis quelque tems on m'observe avec plus d'attention; on a sans doute découvert qui je suis; ainsi, d'un objet de quelqu'estime, j'en vais devenir un de mépris. Sauvez-moi, par pitié, de cette infamie; emmenez-moi dans le fond le plus obscur des Pyrénées. Je ne demande qu'une seule chose aux hommes, pour le bien que je puis encore leur faire, c'est qu'ils ne me fassent pas de mal.

Nous consentîmes à ses désirs qui procuroient à notre ermitage la double acquisition, également précieuse, d'un insecte utile, et d'un frère, selon notre cœur, et doué d'une vocation parfaite. Nous fûmes contraints de suspendre notre retour jusqu'aux premiers froids de l'hiver, afin de transporter les ruches sans danger d'en perdre les habitans. Nous employâmes le tems qui s'écoula jusqu'à cette saison, à visiter les objets utiles ou simplement curieux qui se trouvoient à Toulouse. Nous avons apporté tous ceux qui nous ont paru susceptibles de quelqu'utilité dans notre solitude. Parmi ces objets est une plante du plus grand prix, la pomme de terre. Cette racine, qui n'étoit pas connue en France, lorsque nos pères en sortirent, y a été introduite depuis avec beaucoup de succès. Elle fournit un aliment très-sain, et résiste à presque toutes les intempéries qui font périr les autres productions. Ainsi, elle est d'un secours inappréciable dans les années de disette. Avec ce généreux supplément, nous n'aurions pas éprouvé, il y a dix ans, les horreurs de la cruelle famine. A l'égard des choses de pur agrément, elles ne conviennent qu'à un peuple composé de deux classes distinctes, l'une très-nombreuse qui travaille, l'autre très-petite qui jouit et ne s'occupe que de plaisirs. Ces choses-là sont portées à un point de perfection qui ne peut être apprécié et goûté que par cette petite classe de gens riches. Vous autres habitans d'un monde qui n'a rien de commun avec la terre, concevriez-vous l'importance de la danse, du luxe des vêtemens, de celui des voitures, des ameublemens, et d'une foule d'autres semblables superfluités? J'avoue, cependant, qu'il y a dans les beaux-arts, cultivés là-bas, des parties qui seroient susceptibles de vous plaire. J'apporte des gravures et quelques statues en plâtre qui vous donneront une idée de l'art du peintre et de celui du sculpteur; mais ce qui vous intéressera surtout, ce sont quelques pièces de musique religieuse qui conviendront à nos fêtes. Je voudrois vous parler aussi de la représentation théâtrale des belles tragédies de Corneille et de Racine; un autre écrivain, nommé M. de Voltaire, marche de près sur les traces de ces deux grands hommes. J'ai vu jouer les chefs-d'œuvre de ces poètes. Le plaisir d'entendre les beaux, vers d'Iphigénie, de Cinna, d'Œdipe, de Brutus, dans la bouche d'acteurs qui savent en faire sentir la magie, est au-dessus de l'idée que je pourrois vous en donner.

Lorsque les fleurs nourricières des abeilles ont été desséchées, et que le manque de nourriture dans la campagne a conspiré, avec le retour des frimats, à les renfermer dans leur maison pour y vivre des provisions qu'elles avoient amassées pendant l'été, M. Renou s'est occupé de leur transport, et nous nous sommes mis en route. Le jour de notre départ de la terre pour notre ciel a été le plus beau jour de notre vie. Adieu, terre superbe et malheureuse, séjour d'orgueil et de misère, amas d'or et de boue, ciel de parfums et de fumée, sois bien fière de tes arts et de ton génie, tous les chefs-d'œuvre de tes grands hommes ne valent pas l'innocence et la paix de notre Vallon.

Il résulte de notre voyage, que, si notre population s'augmente au point d'être obligé d'envoyer une colonie au dehors, le seul lieu qui convienne à son établissement est celui que nos pères ont habité autrefois. C'est là seulement que leurs descendans trouveront encore des amis et des frères.»

Ici finit le journal des voyageurs de retour parmi nous. Après l'avoir transcrit, je reprends la plume pour déplorer les suites terribles de cet infortuné voyage.