C'en étoit fait de notre institution, si une pareille doctrine s'étoit propagée parmi nous. Nous cherchions à élever l'homme, à spiritualiser jusqu'à celles de ses actions qui semblent le plus dépendantes de la matière; et ce systême tendoit au contraire à le ravaler au rang des brutes, à anéantir jusqu'à cette pensée aussi incompréhensible, aussi spirituelle que Dieu même. Cependant il est si facile de dégrader l'homme le mieux affermi, quand on flatte ses passions et sa paresse naturelle, que ce n'est pas sans raison que nous craignîmes les progrès de cette doctrine meurtrière. En effet, on s'aperçut que déjà quelques jeunes gens raisonnoient au lieu d'agir; sourioient à nos pratiques religieuses et s'amusoient entr'eux au lieu de travailler. Le conseil essaya d'abord les exhortations et les voies de persuasion; elles n'eurent aucun succès.
Lorsqu'il fut bien constaté que les discours étoient inutiles, on eut recours aux actions. Vous vous séparez de notre société, dit-on aux novateurs; vous ne pensez ni n'agissez comme nous; vous vous croyez apparemment plus sages que vos pères, c'est ce que l'avenir prouvera. En attendant, dès que vous ne supportez pas nos charges, vous ne devez pas participer à nos bénéfices. En conséquence, nous vous déclarons dès ce moment exclus de notre communauté. Voici votre portion de terre et de bestiaux; tirez-en le produit que vous jugerez convenable, et vivez désormais à votre manière et comme vous l'entendrez.
La sociabilité est un appanage de l'esprit humain. Les animaux concentrés dans leur seul intérêt personnel, ne peuvent connoître la vertu qui consiste dans le sacrifice de son propre avantage à celui d'autrui, parce que leur existence est toute matérielle, parce qu'il n'y a pas chez eux de substance capable de se transporter hors d'eux-mêmes et de s'identifier dans un autre être, de voir, de sentir par d'autres organes que les leurs.
Nos novateurs, conformément à leur doctrine, se renfermèrent donc absolument dans leur étroite sphère. Sans lois, sans religion, sans aucun principe commun, ils furent bientôt divisés. Ils s'étoient séparés gaîment de nous, ils revinrent tristes et confus; ils nous demandèrent en larmes d'oublier leurs erreurs et de les recevoir de nouveau dans notre société, dont ils s'obligèrent à supporter les charges les plus pénibles en expiation de leurs fautes. Nous leur tendîmes les bras comme à des frères un moment égarés.
CHAPITRE XVIII.
Ces dangereuses innovations ne furent pas les seules que produisit la demeure de M. Renou parmi nous. Nous n'avions aucun soupçon sur cet étranger, parce que nos ames étoient pures et que la longue félicité dont nous jouissions nous paroissoit inaltérable. Lui-même étoit pénétré d'admiration pour nos mœurs; mais quoiqu'il fût vivement animé du désir de faire le bien, sa seule conversation pouvoit produire du mal. On écoutoit avec une avide curiosité le récit des nouveautés de son pays; l'attention qu'on prêtoit à ces récits enflammoit son imagination; les choses les plus simples nous sembloient d'admirables merveilles; il se passionnoit en les racontant, et sans dessein peut-être, il inspiroit cependant le désir de les adopter. C'est ainsi qu'une seule goutte d'une liqueur colorée versée dans un grand vase d'eau lui communique à l'instant sa couleur.
Un des établissemens de son pays qui obtint principalement le suffrage des auditeurs de M. Renou, fut le partage des biens. La communauté établie parmi nous, ce cordeau qui alignoit tous les habitans du Vallon, contraria, dès ce moment, ceux qui se sentirent doués de quelque supériorité en force, en talent ou en industrie. S'ils avoient eu leurs propriétés distinctes, ils auroient pu jouir de leurs avantages naturels. La communauté des biens mettoit le fort sous l'empire du foible, l'industrieux sous celui du paresseux, et l'homme à talent dans la dépendance de l'inepte. N'étoit-ce pas là une révolte contre la loi de la nature? Ne valoit-il pas mieux suivre son vœu et laisser à l'homme distingué par quelque supériorité la disposition et l'emploi des faveurs particulières qui lui avoient été accordées? La société y trouveroit son profit, comme l'individu sa satisfaction.
Quelques sages répondirent que la société du Vallon n'ayant ni voisins, et par conséquent ni rivaux ni ennemis, n'avoit pas besoin de talens pour lui donner de l'éclat, de la force ou de la gloire; que ces talens, nés du sein de l'inégalité physique favorisée et développée par l'inégalité politique, manquant de sujets d'exercice au dehors, semeroient le trouble et la discorde dans l'intérieur; qu'ils détruiroient l'équilibre produit par l'égalité parfaite des personnes, des biens et du pouvoir; qu'ils donneroient naissance d'une part à l'opulence, à l'orgueil et au despotisme, et de l'autre à la misère, à l'humiliation et à la servitude. Ces représentations étoient pleines de raison; mais la raison n'étoit plus écoutée, la passion éveilloit tous les intérêts; ceux mêmes qui par leur foiblesse physique ou morale devoient être les premières victimes du changement, la sollicitoient avec l'ardeur de l'aveugle ignorance.
Ce combat d'opinions s'enflammant de jour en jour, menaçoit des suites les plus graves. Le seul moyen de le terminer étoit de laisser à la société même le jugement des querelles élevées dans son sein; pour cet effet de recueillir toutes les voix et de faire triompher l'avis du plus grand nombre. Cet avis fut pour le partage. On agita ensuite quel seroit le mode de ce partage; et après quelques discussions il fut décidé que le partage, tant de la terre que des animaux et autres effets, seroit fait par tête. On convint en même tems que le retour à l'ancien ordre de choses auroit lieu du moment qu'il seroit demandé, et qu'il auroit également pour lui le plus grand nombre de voix.
C'est ainsi que dans tous les tems et dans tous les pays, les révolutions politiques, les changemens de gouvernement, d'administration, et même de simple ministère, ont toujours présenté en perspective un grand attrait aux yeux du peuple. L'histoire ancienne est intarissable en preuves de cette vérité. L'imagination aime à s'égarer dans cette vague obscurité qui couvre l'avenir. Si l'on a éprouvé quelque désagrément dans la situation actuelle, c'est que l'ordre de la nature étoit bouleversé; il sera rétabli, on l'espère, et on en est persuadé. Cependant, le changement tant désiré est à peine arrivé, qu'on regrette amèrement l'état d'où l'on est sorti.