La satisfaction des habitans du Vallon fut d'abord pareillement unanime. Il leur sembloit entrer pour la première fois en possession de la liberté. Les hommes robustes, vigilans ou industrieux, alloient enfin profiter du développement de leurs facultés particulières, et les paresseux, les foibles et les ineptes, jouir des douceurs du repos. De ces deux espèces d'hommes, il se forma deux classes distinctes; l'une qui multiplia ses moyens d'existence au delà de ses besoins; l'autre bien plus nombreuse qui ne put produire de quoi pourvoir au simple nécessaire de la vie. Toutes les deux réclamèrent la création d'un signe d'échange; il étoit indispensable, surtout pour la dernière classe, celle des pauvres, qui ne pouvoit se procurer la subsistance qu'il lui falloit qu'en aliénant sa propriété. Peu-à-peu, la plupart des propriétés passèrent ainsi dans les mains du travail et de l'industrie. Alors, il y eut une inégalité physique, bien prononcée, qui donna bientôt naissance à une inégalité morale. Les gens riches, ayant une existence assurée avec beaucoup de tems libre au-delà, employèrent ce tems à cultiver l'esprit de leurs enfans. Ceux qui étoient réduits à la nécessité de travailler pour vivre, ne purent jouir de cet avantage. Ainsi, à la supériorité de la fortune, se joignit celle de l'esprit. Cette double puissance enfanta d'un côté, l'orgueil et le despotisme; de l'autre, la bassesse, l'abjection et la servitude. C'en étoit fait de la colonie si elle avoit été plus étendue et plus riche, ou si elle avoit été fixée sur la terre auprès d'autres états avec qui elle eût pu ouvrir des communications et établir un commerce; mais dans ce pays vierge, la vertu étoit encore énergique, et l'intérêt personnel n'avoit pu l'étouffer. Les propriétaires enrichis n'étoient pas endurcis; ils rougissoient souvent eux-mêmes de l'augmentation de leur fortune. La justice naturelle s'élevoit contre une ambition de circonstance: en un mot, leur jouissance étoit troublée comme s'ils avoient eu l'épée de Damoclès suspendue sur leur tête. Le gouverneur saisit habilement ce moment. Par ses insinuations, la classe nombreuse des pauvres demanda et obtint la convocation d'une assemblée générale. Plusieurs y parurent dans l'état le plus misérable, et tous demandèrent à grands cris la révocation du partage des biens, et le rétablissement de l'ancienne communauté des propriétés. Il y avoit une foule d'excellentes raisons en faveur de cette opinion; mais elles furent présentées d'une manière repoussante. La misère sait d'autant moins exposer ses besoins, qu'elle les sent plus vivement. Toutefois, la plus persuasive éloquence n'auroit pas obtenu plus de succès, si elle n'avoit eu à faire valoir que des motifs purement humains. Aussi, le gouverneur qui avoit prévu le mal, et qui étoit effrayé de ses progrès, s'empressa-t-il de les arrêter par le seul moyen capable d'en triompher. «Mes amis, s'écria-t-il, souvenez-vous que vous avez promis, devant Dieu qui nous écoute, de consentir au rétablissement de la communauté des biens aussitôt qu'elle seroit réclamée par le plus grand nombre. Je prends ce même Dieu à témoin de votre promesse, et de la demande générale qui est faite; et je vous ordonne en son nom de vous y conformer.»

Ce peu de mots, prononcés d'un ton solennel, produisit l'effet désiré; tant est imposante la majesté de l'Etre-Suprême présent à tous les instans de notre vie!

Cependant, quoique les propriétés rentrassent dans la communauté, les personnes restèrent dans l'ordre particulier que leur avoient assigné leurs moyens distingués. Elles avoient donné des preuves trop évidentes de leur supériorité pour qu'elles eussent la fausse modestie de ne pas se croire véritablement dans une classe supérieure. Ce sentiment n'étoit pas de l'orgueil, mais une juste conscience de leur valeur. Dans tous les grands états de la terre, cette différence entre les facultés morales auroit créé, comme chez les Romains, un ordre de Patriciens, qui, s'imaginant être privilégiés par la nature, se seroient arrogé tous les pouvoirs et tous les honneurs; mais les habitans du Vallon aérien, qui avoient le plus de droits à cette distinction, doués d'un esprit de rectitude et d'ordre inconnu partout ailleurs, considérèrent les avantages que la nature leur avoit accordés, comme un musicien apprécie les tons élevés qui contribuent à l'harmonie d'un concert. Ainsi, les différentes sortes d'esprit contribuent également chez nous à former l'harmonie sociale, sans qu'il semble raisonnable d'attacher plus de noblesse aux uns qu'aux autres.

Mais, quelque soin qu'on ait pris pour effacer la ligne de démarcation entre les deux classes, elle existera probablement aussi long-tems que les classes mêmes. La première sera toujours supérieure, puisqu'elle peut subsister sans le secours de l'autre, tandis que celle-ci, essentiellement dépendante, ne pourroit se passer de la première. Aussi est-ce dans cette première classe que sont pris les membres qui composent le conseil du gouverneur[16].

CHAPITRE XIX.

Cependant la veuve du malheureux Renou étoit inconsolable. Sa profonde douleur lui avoit encore rendu plus chers les goûts sauvages et le caractère mélancolique de son mari. Elle l'avoit accompagné dans ses courses solitaires, et lorsqu'il fut mort, elle résolut de fixer sa demeure près de l'arbre où il avoit déposé sa dernière pensée, et que nous avions nommé l'arbre du désespoir. Elle demanda cette faveur au gouverneur, comme si sa vie y eût été attachée. Lorsqu'elle l'eut obtenue, elle vint s'établir à cette extrémité du Vallon, accompagnée de sa sœur qui ne l'avoit jamais quittée. Ses deux frères qui l'aimoient tendrement, et qui n'étoient pas encore mariés, lui portaient chaque jour les choses nécessaires à son existence. Il y avoit peu de tems que madame Renou demeuroit près de l'arbre du désespoir, lorsqu'elle mit au jour un gage des amours de son mari. On planta aussitôt, suivant la coutume, dans l'asile de l'éternelle paix, un arbre qui fut nommé l'arbre de l'espérance.

Lorsque cet enfant fut parvenu à l'âge de sept ans, le conseil le réclama, afin de lui donner l'éducation commune à tous les habitans du Vallon, et de le former au genre de vie le plus propre à faire son bonheur et celui de ses frères; mais la mère fut frappée d'un tel chagrin en apprenant qu'on vouloit la séparer de son fils, elle fit tellement craindre de se porter aux derniers excès du désespoir, qu'on consentit à lui laisser cet enfant qu'elle promit bien d'ailleurs d'élever conformément aux règles de la communauté. Mais est-il de règle qui puisse prévaloir sur l'amour d'une mère pour son fils? Après lui, l'objet qui lui étoit le plus cher, étoit la mémoire de son mari. La profonde solitude où elle vivoit, concentroit tous ses sentimens dans ces deux affections: elles étoient les seuls principes de sa conduite; et sa promesse, quoique faite avec une sincère intention de la tenir, s'évanouissoit dès qu'elle se trouvoit en opposition avec les goûts du fils ou le systême du père. On a dû juger par le caractère et les habitudes de celui-ci, quel étoit son genre d'esprit. Bizarre dans ses opinions littéraires comme dans sa conduite, c'étoit sur ce sujet l'anglomane le plus décidé. Young, Milton, Addisson, Pope étoient ses auteurs favoris; il avoit apporté avec leurs ouvrages ceux de quelques autres anglois contemporains. Quelques passages intéressans improvisés dans ses entretiens avec son épouse, avoient également enflammé l'esprit de cette femme pour cette littérature étrangère. Son fils étoit né avec de l'intelligence et beaucoup de cette sensibilité angloise que nous nommons de la mélancolie. Ces dispositions, qui se fortifièrent à mesure qu'il avança en âge, lui firent prendre en aversion les travaux rustiques du Vallon. La mère et les femmes de sa société, émerveillées de voir un jeune homme spirituel et tendre qui faisoit des romances et des chansons, décidèrent sa vocation. Il voulut être poète et philosophe: les titres à ce double mérite lui furent facilement accordés par ses juges. Ils ne se lassoient pas de l'entendre; mais souvent il leur échappoit en s'enfonçant seul au milieu des forêts ou en parcourant les remparts du Vallon. On le voyoit quelquefois, assis sur la pointe saillante d'un des rochers de cette enceinte, fixer par ses accens une multitude de pâtres rassemblés au-dessous de lui.

Bientôt du talent de la parole il essaya de passer à celui du style. La gloire étoit nulle pour lui, il ne pouvoit en avoir d'idée; mais les beaux vers de Racine, la belle prose de Fénelon retentissoient à son oreille, et le plaisir que lui procuroit la lecture des ouvrages de ces hommes célèbres, lui en faisoit concevoir un très-grand à les imiter. Héritier des goûts de son père, il avoit aussi étudié la langue angloise; et pour former son style, il traduisit de cette langue différens morceaux très-estimés. Je n'en transcrirai qu'un seul; mais je dois dire auparavant que les talens du jeune Renou n'avoient pour nous aucun mérite. A plusieurs reprises le gouverneur lui conseilla de laisser là tous ses écrits pour s'occuper de quelqu'un des travaux utiles à la société: les conseils furent rejetés avec dédain; il fallut bien alors en venir au dernier expédient.

Il n'y a pas un seul métier dans le Vallon, lui dit-on, qui n'ait sa valeur: l'agriculture est le premier de tous; mais les autres travaillent pour elle, et le tisserand, le forgeron, le charpentier produisent des choses qui lui sont nécessaires et qu'elle paye par des échanges. Mais de quelle utilité peuvent être pour aucun de nos ateliers l'art d'aligner des périodes ou de rimer des phrases? Votre prétendu talent, loin d'être utile, pourroit être funeste, puisqu'il pourroit fournir un texte aux contestations et aux disputes. Laissez donc là, croyez-moi, votre verbiage, et travaillez comme nous, ou je vous préviens que vous finirez par n'avoir que des sons et du vent en échange de vos paroles.

Le jeune Renou fut sourd à la voix de la sagesse. Il fallut, pour le corriger, que la leçon lui vînt de l'expérience qui est toujours le meilleur maître en toutes choses. Ses auditeurs rassemblés d'abord en grand nombre, l'abandonnèrent peu-à-peu dès qu'il eut perdu le charme de la nouveauté. La distribution de blé qu'ils avoient partagé avec lui cessa avec le plaisir qu'ils avoient à l'entendre. Ainsi l'orateur se vit bientôt réduit à prêcher dans le désert; mais il ne put, comme St.-Jean, s'habituer à vivre de sauterelles ou de racines; il fut alors forcé de prendre un travail utile: ce travail purement manuel lui répugna beaucoup d'abord; mais insensiblement il s'y façonna, et au bout de quelques mois il fut un des bons agriculteurs du Vallon. La littérature cependant ne perdit pas ses droits; mais il ne lui consacra plus que les momens de son loisir, et il devint par-là un modèle qu'on ne rougit plus d'admirer.